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Full text of "Bernold de Constance : la réforme de saint Grégoire VII au point de vue théologique"

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BEENOLD DE CONSTANCE 



BERNOLD DE CONSTANCE 



La Réforme de saint Grégoire VII 
au point de vue théologique 



THÈSE DE DOCTORAT EN THÉOLOGIE 

présentée à la Faculté catholique de Lyon 



PAR 



l'Abbé Jean PEYRET 



DU DIOCESE DE LYON 



m 



O/IVU 



\i^ OF AWFRtCA ^ 

L I BR AR Y 



SAINT-ETIENNE 

IMPRIMERIE DE l'iNSTITUTION DES SOURDS-MUETS 

40, Bue Franklin, 40 
1904 



Vu par le Doyen 
de la Faculté de Théologie, 

J. TiXERONT. 



Vu et permis d'Imprimer : 



Lyon, le 25 Mai 1904. 



Le Kecteur des Facultés Catholiques, 

P. DADOLLE, 

i\ g. 



INTBODUOTION 



Ce travail a pour but d'étudier la vie et les œuvres de Vun 
des personnages qui furent mêlés à la réforme entreprise par 
le pape saint Grégoire VII au XI^ siècle : Bernold de 
Constance. 

L'ingérence du pouvoir civil dans la nomination du souve- 
rain pontife et des évêques avait amené, à cette époque, de 
grands désordres dans VUglise : la vente des charges ecclésias- 
tiques, le relâchement des mœurs dans le clergé. Grégoire VII 
eut à cœur de restaurer la discipline, et ce fut pour réprimer 
ces abus qu'il continua avec plus d'énergie et développa la 
lutte engagée par lui avant son pontificat. Son principal adver- 
saire fut l'empereur d'Allemagne, Henri IV, autour duquel 
se groupèrent tous les mécontents, tandis que le pape réunis- 
sait sous son drapeau tous ceux qui avaient souci de V honneur 
et de la liberté de l'Eglise. Les deux partis en vinrent aux 
mains. 

A côté de l'action par la diplomatie et par les armes, il y 
eut V action par la plume, la polémique. Les écrivains discu- 
tèrent les décisions de Grégoire VII imposant le célibat aux 
clercs, interdisant le trafic des dignités ecclésiastiques. Comme 
le pape, pour briser la résistance, avait été obligé d'user de 
l'excommunication contre les rebelles, princes, évêques et 
prêtres, comme ces mesures avaient soulevé de graves cas de 
conscience sur les rapports avec les excommuniés et la valeur 
des sacrements qu'ils administraient, de nouvelles controverses 
s'engagèrent entre eux. 



— VI — 

Bernold prit part à cette lutte comme défenseur de Gré- 
goire y II, et g'' est le rôle quHljoua dans ce drame — draine 
ordinairement résumé en quelques mots au début de chaque 
question — qtie nous avons essayé de retracer en exposant et 
en critiquant ses mies sur ces d/ifféfènts problèmes. 

Ainsi notre but est uniquement historique et critique; et, si 
parfois nous avons rejeté les théories de Bernold telles qu'il 
les présente, nous n'avons jaynais eu la prétention de trancher 
les questions épineuses qu'il examine. Tout auplus avons-nous 
indiqué, en passant, les principes généraux qui aident à, leê 
résoudre. 

Cet aperçu peut déjà faire saisir l'intérêt de cette étude; 
et, si l'on ajoute que Bernold fut peut-être le plus important), 
parmi les défenseurs de Grégoire VU, il ressortira que son 
œuvre est comme le manifeste de tout le parti grégorien dont 
elle reflète Vétat d'âme. 

Bien plus, ce travail, nous faisant connaître les théories 
du XI^. siècle sur le pouvoir des papes et la valeur des sacre- 
ments administrés par les hérétiques, ajoute un chapitre à 
l'histoire de la théologie positive. C'est, en efl'et, une époque 
bien peu explorée à ce point de vue. La plupart des travaux 
sur ces matières ont passé sous silence toute cette période (1). 
Un France, personne n'a encore étudié les œuvres de ces 
auteurs ; et^ si, en Allemagne^ M. Mirbt a jjrésenté dans son 
livre « La publicité au temps de Grégoire VII » un tableau 
de cette controverse, en indiquant la place de chacun des 
polémistes, ce sont plutôt des vues synthétiques et des critiqiies 
générales qui nous ont peu servi pour le sujet particulier que 
nous avions entrepris. Cette étude est donc en partie nouvelle, 
basée Ci peu près exclusivement sur les écrits de Bernold de 

(1) Cf. Saltet, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 
Paris, février-mars, 1904, p. 150. 



— VII — 

Constance éclairés par Vhistoire du XI^ siècle et les pam- 
phlets de ses adversaires. 

Les Monumenta Germaniœ : « Libelli de lite imperatorum 
et pontiflcum sseculis XI et XII conscripti » tom. I et 11^ 
Hanovre, 1891-1892, et quelques volumes des Scriptores de 
la même collection, nous ont fourni le texte critique de leurs 
œuvres (1). 

Sans doute cette étude est hien modeste et n^a rien de 
définitif. Les sciences historiques sont très complexes et il n'est 
pas toujours facile d'apprécier avec justesse les théories d'un 
auteur qui vécut dans un milieu hien différe^it du nôtre. Il 
aurait fallu aussi, pour traiter ce sujet avec ampleur, une 
connaissance plus complète des écrivains avec lesquels Bernold 
se trouva aux prises. Du moi7is aurons-nous peut-être con- 
tribué à attirer V attention sur ce côté de la réforme de saint 
Grégoire VII : il mérite d'être remarqué. 

J. P. 

15 Mai 1904. 



(1) Les écrits de Bëriiold se trouvent encore dans Migtie, F. L.f 
t. CXLyiII. col. 1062-1432. L'édition des Monumenta Germaniœ est 
beaucoup plus scientifique, exception faite pour la Chronique reproduite 
dans Migne d'après les Monu7nenta Germaniœ. 



CHAPITRE PREMIER 



L'AUTEUK^') 



§ I 

VIE. — ŒUVRES 

L'histoire noas a laissé peu de renseignements sur la 
vie de Bernold (2) de Constance. Aucune notice biogra- 

(1) Cf. LFssermann, Germaniœ sacrœ prodromus sive collectio 
monumeiitorum res aiemaniiicas illustrant lum. Saint-Biaise, 
1791, t. II, p. VII; 

Pertz, Bernoldl chronicon, observationes pi^œviœ, dans Monu- 
menta Germaniœ. Scriptores, t. V, p. 385; 

F. Thaner, Opéra Bernoldl, observatio7ies,prœvlœ, dans Mo7iu- 
menta Germaniœ. Libelli de llte imperatorum et pontiflcum 
sœculls XI et XII conscrlpti, Hanovre, 1891-1892, t. II, p. 1; 

Strelau, Leben und Werke des MÔnclies Bernold von Sanct- 
Blasien, léna, 1889 ; 

Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquelleii im Mittelalter, 
4^ édJt., Berlin, 1877, t. II, p. 43; 

Schultzen, De Bertlioldi et Bernoldl clironlcls, Bonn, 1867, p. 18; 

Mirbt, Die PublizlstlU Im Zetalter Gregors VII, Leipzig, 1894, 
p. 13, 36, 44. 

(2) Nous ne sommes pas même certains de la forme exacte de son 
nom. C'est à tort, sans doute, que Ton voudrait voir, comme dom Ceillier, 
Biitolre de-$ auteur,-; eccléstcutlques, 2^ édit., Paris, 1863, t. XIII, 
p. 403, un seul et même personnage dans Bernold, Bernald et Berthold. 
En réalité, Bernold et Bernald sont un personnage unique distinct de 
Bertliold. Les manuscrits utilisés par ïhaner, dans son édition des 
Llbelll de llte, l'appellent Bernald; d'autres manuscrits le nomment 
Bernold. L'autographe de Miinich porte Bernold en tête de la Chronique, 
et c'est la forme généralement adoptée. 



phique ne nous a été transmise par ses contera poraijis. A 
cette époque, l'auteur disparaît souvent derrière son 
œuvre. Parfois il ne la signe pas, tout au plus se dévoile- 
t-il par la lettre initiale de son nom. Kous sommes donc 
réduits à glaner, çà et là, dans ses écrits ou dans ceux des 
écrivains du temps, quelques détails, quelques brèves 
allusions qui nous permettent de reconstituer plus ou 
moins sa personnalité. C'est ce que nous allons essayer de 
faire pour notre personnage (1). 

La date de la naissance de Bernold est difficile à déter- 
miner. S'appuyant sur ce passage d'une lettre écrite en 
1076, dans lequel Bernard, écolâtre de Constance, appelle 
Bernold, son correspondant, une jeune fleur de printemps, 
JiosGule vernans (2), Ussermann (3), Strelau (4) le font naître 
vers 1054. C'est une base assez fragile. 

ba- patrie serait la Souabe, à condition toutefois d'iden- 
tifier les lieux oîili vécut, (3onstance, Saint-Biaise, Scliaff- 
house avec son i)ays d'origine. 

Du moins connaissons-nous cette origine, si nous ne 
pouvons en déterminer ni la date ni le lieu. Dans sa 
querelle avec Alboin sur lecélibat ecclésiastique, Bernold 
avait pris parti i)our le pape et condamnait tous les prêtres 
rebelles. Son contradicteur accepta assez mal la cliose et 
lui reprocha, avec une ironie mordante, d'oser, lui 111s de 
péché, condamner son propre père. C'était vrai, et Bernold 



(1) Parmi les manuscrits qui nous ont conservé les œuvres de Bernold, 
il faut citer le codex découvert par HerzbergFràukel au monastère de Saint- 
Paul en Uarinthie ; Ussermann en est l'éditeur. Ce manuscrit contient, 
sauf trois, tous les l/l)elli de Bernold, — les manuscrits de Munich 12GU3, 
12612, pour la Chronique, — le codex de Ratisbonne. Nous ne l'avons 
plus aujourd'hui que dans l'édition de Gretser. 

(2) M. G. Lib., t. II, p. 47. 

(3) Ussermann, t. Il, p. 214, 247. 

(4) Strelau, p. 2-3. 



- 3 - 

ne le nia i)îis : son père était nn de ces clercs à qui le 
mariage avait été interdit et qui avaient méprisé cette 
défense (1). 

Bernold apprit les lettres et la théologie à Constance. 
L'école ouverte à côté de la cathédrale de cette ville était 
fameuse. Elle devait sa réputation à Bernard, le savant 
professeur, à qui ses propres maîtres, Adalbert par exem- 
ple, s'adressaient pour résoudre les cas difficiles. IS'ous 
verrons plus loin que Bernold fit, sous une telle direction, 
de fortes études. 

Que devint-il une fois ses études terminées ^ Kous l'igno- 
rons. Tout ce que nous savons c'est que, à partir du mo- 
ment où nous pouvons le suivre, son attitude est nettement 
grégorienne. Il se fait le défenseur du pape par la parole 
et par la plume. Il écrit son De prohibenda saeerdotum 
■incontinentia, recueil de lettres échangées entre Bernold 
et Alboin sur le mariage des prêtres, de 1074 à 1076 (2) ; 
il étudie les questions soumises à son maître Bernard, 
dans le De damnatione schismaticonmi^ vers 1076; et c'est 
une justification en règle des décrets portés par le pape 
au synode romain de 1075 qu'il entreprend dans boiiAj>o- 
logeticus super décréta^ 1076-1077. Vers la même époque il 
commence à rédiger sa chronique (3), et c'est le même état 
d'esprit qu'elle révèle : Bernold y apparaît triomphant ou 
gémissant, suivant que Grégoire YII remporte la victoire 
ou est obligé de fuir devant ses ennemis. 

Ces déclarations attirèrent-elles à Bernold des tracas- 
series de la part de l.'évêque de Constance, Othon, hostile 



(1) M. G. Llb., t. II, p. 12, 14. 

(2) Pour la date des œuvres de Bernold, cf. Mirbt, p. 15, 36, 44; Tha- 
ner, M. G. Llh., t, II, dans les notes préliminaires à chaque traité. 

(3) Wattenbach, t. II, p. 45. 



- 4 - 

à Grégoire VII! S'il en éfcait ainsi, peut-être faudrait-il 
voir une sorte d'exil dans le séjour de Bernold en Italie. 
Kous le trouvons, en effet, à Eome, en 1079 (1), où il assiste 
au concile dans lequel Bérenger retracta ses erreurs. Il 
serait même resté en Italie jusqu'en 1083. C'est ce 
qu'affirme Scliultzen (2), s'apijuyaut sur ce fait que, dans 
l'autographe de la Chronique, les événements de cej^te 
période ne sont point classés année par année comme dans 
les autres parties. Le récit n'en aurait donc pas été fait 
sur les lieux mêmes et à l'époque des événements. 

En 1084, nous retrouvons notre personnage en Allema- 
gne, au sacre du nouvel évêque de Constance, Gebhard, 
dont il prendra bientôt la défense. Cette même année, au 
jour du sacre de Gebhard, Bernold reçut l'ordination sacer- 
dotale et le pouvoir de confesser, des mains de Odon 
d'Ostie, légat du pape en Allemagne (3). 

Kous ne savons pas comment Bernold exerça ses fonc- 
tions. Voici seulement qnelques données éparses sur sa 
vie postérieure. Dans sa chronique, il nous ajjprend qu'il 
assista aux côtés du roi Hermann à la bataille de Blei- 
clifeld (1080) (4). C'est probablement vers cette même date, 
mais après cet événement, qu'il se fit moine bénédictin à 
Saint-Biaise de la Forêt-ISToire, près de Schaffhouse, et 
non en 1070, comme le veut Strelau (5). En 1086, en effet, 
dans sa défense de Grégoire VU, Apologeticus super 
exeommunicationem Gregorii VII^ Bernold parle des moines 
comme de personnes qui lui sont étrangères (6), tandis 

(1) P. L., t. CXLVin, col. 1457. 

(2) Wattenbach, t. II, p. 47. 

(3) Chroil. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1084. 

(4) Ibld, ad ami. 1086. 

(5) Strelau, p. 38. 

[G) M. G. iJb., t. Il, p. 165. 



que, dans le JDe solutione juramentorum, composé vers 
1086-1088, où il justifie les moines d'une accusation de 
parjure, il les appelle ses frères, nostr cites (1). 

Bernold ne serait demeuré que quelques années à Saint- 
Biaise. Vers 1091, à ce qu'il dit lui-même (2), la vie reli- 
gieuse prit une très grande extension en Allemagne, et, 
par suite d'une trop grande affluence de moines, il se 
serait retiré au monastère du Saint-Sauveur, à Sctiaff liouse, 
réformé i)eu auparavant. C'est ce que nous permet de 
conclure la comparaison des deux autographes de la 
Chronique : l'an fut laissé à Saint-Biaise par l'auteur, à 
son départ, il s'arrête à cette date; l'autre, aujourd'hui à 
la bibliothèque de Miinich et qui y fut apj)orté de ScliafC- 
house, comprend en outre le récit des événements posté- 
rieurs à 1091 et des corrections au texte primitif. D'ail- 
leurs, à x^artir de 1091, l'auteur fait i)lus souvent allusion 
aux événements dont Schafî'house fut le théâtre. 

Bernold serait mort dans ce monastère au mois de 
septembre 1100, si, du moins, sa mort coïncide avec l'arrêt 
de sa chronique qui va jusqu'au 3 août de cette même 
année. 

Eu ce qui coiicerne l'activité littérnire de Bernold, cette 
deuxième période (1084-1100) est de beaucoup la plus 
im[)ortante. î^ous l'avons déjà vu prendre le parti de 
Grégoire VU. Moine et bénédictin, il devait se consacrer 
à cette cause avec plus d'ardeur. 

Dans ses lihelli, il traite tous les sujets au fur et à 
mesure des circonstances qui se produisent et des besoins 
qu'elles font naître. Le x>ape a le droii d'excommunier 
Henri lY et ses partisans (Apologeticus super excommuni- 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 146. 

(2) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad aim. 1091. 



- 6 — 

cationem Gregorii VII, en 1086), et c'est à lui qu'il faut 
obéir, non à l'évêque rebelle (De lege exeommunicationis, à 
Adelbert de Strasbourg, vers 1084-1088). Ils ne sont pas 
des ijarjures ceux qui, avec les moines de Snint-Blaise? 
ont refusé de suivre l'empereur dnus sa lutte contre 
Grégoire VIT. Ils sont déliés de tout serment et personne 
ne doit plus avoir de relation avec les excommuniés, 
sous peine d'encourir par le fait même l'excommunication. 
(De solutione juramentorum , à Walther, vers 1084-1088; 
Fro Oehehardo episcoj^o ConstanUensi epistola apologetica ^ 
à E., vers 1088-1089 ; Apologeticœ rationes contra schisma- 
ticorum ohjectiones, à Adelbert de Spire, vers 1085-1088; 
deux lettres à liecclion, après 1084; De eœcommunicatis 
vitandis, de reconciliatione lapsorum et de fontibus juris 
ecclesiastici, àGebliard, vers 1084,-1090 ; De libro mittendo^ 
à A., après 1086). Ces excommuniés ce sont les simo- 
niaques, les prêtres mariés, tous ceux qui repoussent les 
décrets du pape et ainsi opposent leur propre sentiment 
à l'autorité de tous les conciles et de tous les Pères de 
l'Eglise; Grégoire ne fait que mettre en vigueur leurs 
propres décisions (De emptione ecclesiartim, à Paulin, vers 
1089-1090; De statutis ecclesiastieis sobrie legendis, en 1090). 
Aussi ne font-ils plus partie de l'Eglise et l'on peut se 
demander quelle est la valeur des sacrements administrés 
par les prêtres et les évêques excommuniés fDe sacramen- 
tis excommunicatorum, à Bernard, vers 1084-1088; De 
reordinatione vitanda et de sainte parvulorum qui al) excom- 
municatis baptizati sunt, à Gebliard de Constance, vers 
1094-1095). 

Kous possédons encore quelques fragments d'écrits 
composés par Bernold en dehors de toute préoccupation 
de combat. Ce sont le De presbyteris, ou l'auteur se de- 



- 7 - 

mande de qui les prêtres tiennent le pouvoir de confesser; 
il est adressé auxmoines de Eotlienburg, en Bavière (1090); 
les Fragmenta citjusdam lihri deperditi, publiés par Usser- 
mann (le sujet se rapproche du j^récédent); et leDeBeren- 
garii hœresiarcJiœ damnatione mulUplici (1), fragment 
d'un écrit composé vers 1086-1088 sur le corps et le sang 
du Seigneur. De ce dernier nous n'aurons pas à nous 
occulter au cours de cette étude. 

Ajoutons à cette liste l'indication de quelques écrits dont 
nous ne possédons ])\v\i^ rien. Sans parler d'une corres- 
pondance qui dut être très étendue, nous voyons attribuer 
à Bernold par l'anonyme de Melk (2) un livre De con- 
Gordia ojjiciorum, un autre De confessione ; et Honorius 
d'Autun (3) nous parle d'un Ordo romain. Bernold lui- 
même fait des allusions fréquentes à telles de ses œuvres 
qui ne nous sont point i)arvenues. Ainsi dans son De lege 
exGommunicationis (1), il renvoie Adelbert de Strasbourg 
à un écrit plus développé, et l'apologie en faveur de 
Gebhard, évêque de Constance, ne fait que reprendre des 
arguments présentés peu auparavant dans une lettre plus 
courte (5). 

Notons enfln que certains auteurs ont voulu aussi 
attribuer à Bernold la chronique dite Compilatio sanbla- 
siana, et l'opuscule De sacramentis morienUum infan- 
tum (6), mais l'authenticité n'en est pas établie. 

On a x^i le constater, tous les écrits de cette seconde 
période, qui visaient à établir la légitimité des décrets 

(1) P. L., t. CXLVIII, col. 1453-1460. 

(2) P. L., t. CCXIII, col. 981. 

(3) P. L., t. CLXXn,col. 231. 

(4) M. G. Lib., t. II, p. 103. 

(5) Ibld., p. 109. 

(6) P. L., t. CXLVIIT, col. 1271-1276. 



- 8 - 

de Grégoire VII, ont été composés après la mort de ce 
Ijape (1085). D'ailleurs, cette remarque s'applique aussi 
à la plupart des ouvrages qui entrent dans ce mouvement, 
qu'ils soient en faveur de la réforme grégorienne, ou qu'ils 
la combattent. La raison de ce fait paraît être d'ordre 
tout pratique. Il s'agissait d'éclairer l'opinion publique 
qni, à cette époque, prenait parti dans la lutte. Il fallait 
gagner non seulement le clergé, mais aussi, en Italie, les 
laïques, les ouvriers, le peuple qui, soit par lui-même, soit 
indirectement, prenait connaissance de ces écrits et deve- 
nait une arme terrible aux mains de celui qui l'avait 
gagné, comme nous le verrons. Il fallait tracer une ligue 
de conduite en face du grand nombre des excommuniés 
et rassurer les esprits inquiets qui se laissaient troubler 
par l'importance du ])arti antigrégorien, ])ar les succès 
de Tempereur, par la mort du pape exilé (1). 



§ n 

IMPORTANCE 

Bernold est donc avant tout un polémiste et un historien. 
Essayons de préciser le caractère de ses œuvres et d'en 
montrer l'importance. 

C'est au milieu même des événements qui le poussent à 
écrire que Bernold compose ses apologies du pape. 11 ne 
discute pas dans l'abstrait: c'est à des réalités qu'il s'en 
prend, et les objections dont il veut donner la solution lui 
sont fournies par les oeuvres de ses adversaires. Souvent 
ses réponses ne sont que l'éclio d'une discussion orale (2). 

(1) Cf. Mirbt, p. 83-84. 

(2) M. G. Libi, t. II, p. 7, 101, 103. 



— 9 - 

On pourrait donc s'attendre à trouver dans ses écrits ce 
qui caractérise fréquemment la polémique : i)ersonnalités 
mises en cause, allusions blessantes, exagérations, parfois 
mensonges. Sur ce point Bernold fait un contraste absolu 
avec tous ses contemporains. Au lieu de la fougue, des 
colères, des injures d'un Pierre Damien, par exemple, 
nous trouvons chez lui le calme, la courtoisie, la douceur 
qui persuade. Parfois, ses adversaires lui ripostent avec 
aigreur, tel Alboin joignant l'outrage aux mauvaises 
raisons : il s'attriste, mais jamais ne s'emporte. A s'en 
tenir à ses écrits, on pourrait se demander si la lutte pour 
la réforme fut aussi cliaude qu'elle le fut en réalité. Peut- 
être, faut-il voir là l'influence d'un tempérament faible et 
maladif. En deux passages très courts, Tauteur fait allu- 
sion à ses infirmités corporelles qui le tiennent continuel- 
lement en haleine (1). 

La polémique, à laquelle Bernold prenait jiart, faisait 
de lui un théologien et un canoniste. Il est théologien, 
quand il discute la valeur des sacrements administrés par 
les excommuniés, et, disons-le, assez mauvais théologien; 
il est canoniste, quand il étudie les rapports avec les 
excommuniés. D'une façon générale, c'est aux canons des 
conciles, aux écrits des Pères qu'il emprunte ses preuves, 
et la connaissance qu'il en a est remarquable, pour cette 
époque où les bibliothèques étaient très rares. Par là même 
il a peu d'originalité dans ses preuves et assez de mono- 
tonie dans leur développement. 

Sa chronique, du moins la partie qui lui est personnelle 
(1073-1100) où il raconte en contemporain et parfois en 
témoin oculaire les événements de son temps, nous montre 

(1) M. G. Lib., t. Il, p. 101, 146. 



- 10 — 

l'historien dans Bernold. Il la composa au jour le jour dans 
la solitude du monastère, il ne faut donc pas lui demaudi r 
une exactitude parfaite dans les détails. Il est à remarquer 
toutefois que loin d'apporter dans son récit la x)assion d'un 
Bertliold ou la î)artialité d'un Brunon de Segni, il était 
assez maître de lui-même pour ne jamais permettre au 
sentiment de prendre le dessus, aux dépens de la vérité : 
les nombreuses corrections de ses manuscrits en sont 
une preuve. 

Quant au style, il est un peu obscur, parfois, dans ses 
œuvres de polémique. Dans la Chronique, la phrase est 
simple, claire, correcte : à peine en deux ou trois passages 
s'éloigne-t-il des règles de la syntaxe (1). 

L'importance de Bernold ressort du rôle qu'il joua dans 
ce combat par la plume. 

Si, parmi les défenseurs du pape, Pierre Damien a un 
nom plus connu, il ne vit que les premières phases de la 
lutte et ce fut plutôt Bernold qui, pendant les dernières 
années du pontificat de Grégoire YIl, et surtout après sa 
mort, eut à subir les attaques de l'ennemi. Ces contradic- 
teurs, c'étaient les partisans d'Henri IV. Sigebert de Gem- 
bloux, Hugues le Blanc, Pierre Crassus, Wenrich de 
Trêves, Wido d'Osnabruck, Wido de Perrare, Beno, Benzo 
d'Albe, Guibert, l'auteur anonyme du De unitate ecclesiœ 
avaient aussi du talent et ils le mettaient à profit pour 
entraîner l'opinion publique du côté de l'empereur. Bernold 
travailla jusqu'au bout à ruiner leur influence, et, par ses 
nombreux écrits — aucun autre polémiste ne fut aussi 
fécond que lui, — il se montra un des chefs du parti gré- 
gorien. Tous les autres auteurs : Manegold de Lautenbach, 

(1) Pertz, p. 385. 



— 11 - 

Bonizo de Sutri, Deusdedit, Briinon de Segni, Geoffroy de 
Vendôme ne firent que marcher sur ses traces pour dé- 
fendre les intérêts du pape. 

ISTous pouvons encore nous rendre compte de l'impor- 
tance de Bernold parla qualité de ses correspondants. La 
plupart de ses libelli sont, en effet, des réponses à certaines 
questions brûlantes qui lui avaient été soumises. Sans 
doute, nous le voyons parfois hésitant; il interroge son 
maître Bernard et se traite d'ignorant. Mais il ne faut 
voir là qu'un excès d'humilité, une formule de politesse, 
puisqu'il se propose ensuite d'éclairer ses propres frères 
qui l'ont pris pour arbitre dans leurs discussions (1). 

Ce ne sont pas seulement les moines, les petits qui ont 
recours à ses lumières, c'est à des supérieurs qu'il fait la 
leçon, comme dans sa lettre à Adelbert de Strasbourg. Les 
évêques usent de ses conseils et nous voyons Gebhard de 
Constance lui demander son avis sur certaines affaires 
que l'on devait discuter dans un concile. Il est aussi en 
relations avec Hermann, évêque de Metz. 

Un fait delà vie de notre personnage nous conduit à la 
même conclusion : le fait de son ordination sacerdotale et 
du pouvoir qu'il reçut de confesser. C'est que, à cette 
époque, et nous tenons ce détail de Bernold lui-même (2), 
tout prêtre ne peut pas user de son pouvoir de remettre 
les péchés, et c'est à un petit nombre que l'évêque accorde 
juridiction, aux plus capables. 

Bien plus, nous avons des témoignages directs cons- 
tatant cette im[)ortance. Ils nous sont fournis par un 
des con temporal us de Bernold, un autre défenseur de 
Grégoire VII par la i)lume, Manegold de Lautenbach. 

(1) M. G. Lib., t. Il, p. 142. 

(2) 31. G. L>1\, t. II, p. 143-144. 



- 12 - 

Parlant (1) du décret porté par le pape qui ordonnait 
aux fidèles de s'éloigner des prêtres mariés, il invoque, 
à l'appui de sa thèse l'autorité de saint P. Damieu. 
Dans la crainte que ce grand nom ne snfûse pas à con- 
vaincre ses lecteurs, il ajoute : «je citerai aussi un autre 
auteur de notre temps. Je ne dirai point son nom, mais 
c'est un homme d'une prudence consommée, dont les écrits 
sont d'une grande valeur et d'une haute portée », et c'CwSt 
un passage de VApologeticœ rationes de Bernold qu'il cite. 
Plus loin, réunissant Bemold et Pierre Damien dans une 
même appréciation, il dit, toujours sans les nommer: « ce 
sont deux hommes célèbres par leur sagesse (2) ». Mane- 
gold ne se contentcpas d'invoquer l'autorité de Bernold, 
il lui emprunte textuellement deux chai)itres (17-19) de 
VApologeticœ rationes. 

ISTous pouvons donc conclure : Bernold fut à son époque 
un personnage en évidence. C'est surtout ce qu'il y a à 
retenir de celte étude biographique. Ses idées, que nous 
allons exposer dans les chapitres suivants, nous donneront, 
sinon la doctrine de l'Eglise, car tout n'est pas à approuver 
dans les écrits de Bernold, du moins le programme et les 
théories du parti grégorien. 



(1) M. G. Lib., t. I, p. 423. 

(2) Ibid., p. 426. 



CHAPITRE II 



LE CÉLIBAT ECCLÉSIASTIQUE 



Le but j)rincii)al que poursuivait Bernold dans ses 
écrits, était de ramener à l'obéissance tous ceux qui refu- 
saient de se soumettre aux décisions de Grégoire YII sur le 
célibat et la simonie. Il fallait donc, tout d'abord, montrer 
que ces mesures étaient légitimes, établir que le mariage 
des prêtres était une irrégularité, et la vente des charges 
ecclésiastiques, un abus. Bernold a étudié l'une et l'autre 
question, et nous allons voir dans ce chapitre et dans le 
chapitre III de quels arguments il s'est servi pour im- 
poser le célibat à tous les clercs et interdire la simonie. 

§ I 

l'état du CLERGÉ AU XI® SIECLE. ■ — LES MESURES 

DES PAPES 

Si l'on considère le célibat comme l'état normal du 
clergé, et si Ton admet que depuis le VP siècle cette loi 
avait été imposée peu à peu par un grand nombre de con- 
ciles dans les divers pays, et étendue à toute l'Eglise par 
les décisions des papes (1), nous nous trouvons, au xi® siè- 

(1) Cf. Mirbt, p. 201. 



- 14 - 

cle, eu face d'au spectacle lamentable. Le mariage des 
prêtres était élevé à la hauteur d'une institution régulière, 
et, d'une façon générale, le mariage d'un prêtre n'étonnait 
pas davantage que celui d'un simple laïque (1). Il était 
aussi resi)ecté et aussi aimé après qu'avant son mariage. 
Plus d'un évêque avait aussi sa femme (2), et, de même 
que l'épouse du prêtre avait son nom, jweshytera, celle 
de l'évêqiie avait son titre, episcojnssa. î^on contents 
de donner l'exemple, desévêques, tel Otiion de Constance, 
invitaient positivement leur clergé à se marier au plus 
vite. Ces conseils étaient d'autant mieux écoutés que la 
cléricature, par suite des investitures et de la simonie, était 
devenue une sorte de métier. Beaucoup entraient dans les 
ordres sacrés parce que le prince les gratifiait d'un évêclié, 
d'une abbaye, ou d'un bénéfice; mais, comme ils n'a- 
vaient x)as l'esprit de leur vocation, ils continuaient à 
mener la vie du monde. Et il arrivait, par exemple, que 
l'on étiiit obligé de demander aux Allemands un prêtre 
célibataire pour en faire le pape Clément II, parce qu'il 
ne s'en trouvait pas à Eome qui ne fût engagé dans le 
mariage (3). En d'autres endroits comme à Milan, ou tenait 
en suspicion. les prêtres non mariés et observant la con- 
tinence (4). D'ailleurs l'accueil qui fat fait aux mesures de 
Grégoire VU nous prouve à quel x>oiiit le mariage des 
prêtres était passé dans les mœurs. 

Lorsque l'évêque de Passau, Altmann, voulut imposer 
le célibat à son clergé, suivant les i)rescriptions du pape, 

(1) Cf. le moine Jean, dans Âcta snnctorum, Feb., t. HT, p. 429; 
Didier, P. L., t. CXLIX, col. 1002 ; 13rimon de Seg-ni, M. G. SS., 
t. XII, p. 17; le moine André, ibicL, t. VIII, p. 73. 

(2) Cf. P. Damien, P. L., t. CXLV, col. 124 ; P. L., t. CXLVIII, col. 370. 

(3) Cf. Bonizo, M. G. L/b., t. I, p. 586. 

(4) Cf. Landulfe, M. G. SS,, t. VIIT, p. 70. 



- 15 - 

il réunit le concile des frères efc y fit lire les lettres 
qu'il avait reçues à ce sujet, ajoutant une chaleureuse 
exhortation. Ce fut en vain; on lui opposa les antiques 
traditions, l'autorité de ses prédécesseurs, et, comme mal- 
gré toutes ces résistances, il essayait d'un coup de force 
proclamant les lettres apostoliques, au jour de la saint 
Etienne, devant le clergé, le peuple et tous les grands, 
des cris de fureur se firent entendre et Altmann aurait 
été massacré, si les princes ne l'avaient enlevé des mains 
des énergumènes (1). Gauthier, abbé de Pontoise, fut 
moins heureux. Un concile s'était réuni à Paris, pour 
savoir s'il fallait obéir aux ordonnances du seigneur pape 
touchant le célibat ecclésiastique. Tous furent unanimes 
aies déclarer absurdes, et on les repoussa. Gauthier essaya 
d'intervenir, sans oser toutefois défendre ouvertement le 
célibat. Il prouva que l'on devait obéissance aux supé- 
rieurs, mais mal lui en prit, car, à peine avait-il parlé, que 
de tous côtés on se précipita sur lui. Il fut roué de coups, 
couvert de crachats, traîné dans les i)risons du roi, et ce 
fut avec peine que quelques-uns de ses amis parvinrent à 
l'en tirer (2). 

On pouvait donc s'attendre à une opposition considé- 
rable, du moment où l'on voudrait abolir ce que l'habitude 
et la nature avaient si bien enraciné, d'autant mieux que 
les décisionsles plus formelles, celles del^icolasll(1059) (3) 
et d'Alexandre II (1063) (4), étaientrestées jusque là lettres 
mortes. Grégoire VII cependant n'était i)as homme à se 
laisser intimider. Une fois en possession du souverain 



(1) P. L., t. CXLVIII, col. 878. 

(2) Cf. Acta sanctorum, Aprilis, t. I, p. 755. 

(3) P. L., t. CXLIII, col. 1315. 

(4) P. P., t. CXLVI, col. 1289. 



- 16 - 

pouvoir, il mena à bonne fin ses idées de réforme. Dès 1073, 
il rappelait la loi du célibat (1). Eu 1075, au synode romain, 
il la promulguait de nouveau (2) solennellement, défendant 
au peuple d'assister aux oÊftces des clercs qui ne tiendraient 
pas compte de ses ordonnances, et, pour ramener le clergé 
au devoir, il écrivait lettre sur lettre, ordonnant de réunir 
des conciles dans lesquels il se faisait représenter j^ar ses 
légats. ]!!Tous avons vu à quelles résistances il se heurta. 
Partout, àEouen, à Cambrai, à Erfart, à Brascia, ce furent 
des récriminations, des violences contre les partisans de 
la réforme. On répondit au pape, et l'on essaya, en s'ap- 
puyant sur les exemples tirés de l'histoire du peuple juif, 
en s'autorisant des paroles d.e l'Ecriture ou des textes 
des Pères, en j^rétextant les dangers du célibat pour la 
vertu de la plupart des prêtres, de montrer l'inoppor- 
tunité d'une pareille mesure. Il est à remarquer, en effet, 
que l'auteur du De continentia clericorum (3), Sigebert 
de Gembloux (4), Wenrich de Trêves (5) et l'antipape 
Clément III (6) lui-même, n'ont jamais mis en doute la 
supériorité du célibat ecclésiastique, mais, tout en faisant 
cet éloge de la chasteté sacerdotale, aucun d'eux n'avait la 
force de l'imposer aux prêtres. 

Le pape trouvait surtout des défenseurs (7) parmi les 
moines, et, en x>articulier, parmi les moines bénédictins. 
N'était-ce pas, d'ailleurs, à Cluny, le foyer de rcs[)rit 
bénédictin, que Grégoire VII avait puisé les principes 



(1) C'hron. de Bernold, M. G. SS., t. Y, aJ aun. 1073. 

(2) Ibld., ad ann. 1075. 

(3) M. G. Lib., t. J, p. 255. 

(4) Ibld., t. Il, p. 437-448. 

(5) IbuL, t. I, p. 284. 

(6) Ibid., t. I, p. 622. 

(7) Manegold, M. G. Lib., t. T, p. 308; Bonizo, ib d., p. 571. 



— il - 

dont il s^inspirait dans la réforihe de l'Eglise ! C'était donc 
un Ijien commun que Grégoire YII et les moines de saint 
Benoît défendaient ensemble. Ils étaient cependant peu 
nombreux en comparaison de leurs adversaires : la plupart 
des écrits composés à cette occasion sont opposés à la 
réforme. 

Berndld n'était pas encore moine quand il prit part à ce 
conflit, mais, disciple de ce Bernard si plein de zèle pour 
le Saint-Siège (1), il savait, comme son maître, se dévouer 
à la cause de saint Pierre. C'est ce qui nous explique son 
intervention en faveur de Grégoire VII. 

Nous i)ossédons de Bernold, sur cette question, un 
certain nombre de lettres qu'il échangea avec Alboin. — 
C'était un prêtre, peut-être le collègue de Bernard dans 
l'école de Constance (2), peut-être aussi membre d'un 
chapitre (3). Il avait une certaine culture littéraire, fré- 
quentait les poètes païens et affectait un dilettantisme qui 
faisait contraste avec la gravité de Bernold. — Ils avaient 
eu déjà ensemble une discussion orale sur le mariage des 
prêtres, mais ils avaient dû se séparer sans pouvoir 
s'entendre (4). Peu après, Bernold renouvela le débat dans 
une lettre qu'il écrivit à Alboin. Alboin répondit, et cette 
correspondance se prolongea jusqu'en 1076. 

Peut-on établir quelques rapports entre ces écrits et les 
mesures prises par Grégoire YII dès 10731 A s'en tenir à 
ces lettres, on ne peut pas le prouver d'une façon absolue 
pour les quatre premières; et si, dans les deux dernières, 
il est fait mention des décrets i)ortés au concile de 1075, 



(1) Cf. Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1038. 

(2) Thaner, M. G. Lib., t. Il, p. 6. 

(3) IMd., p. 11. 

(4) Ibid., p. 7. 



- 18 - 

s'il est dit d'Alboin qu'il fut la tête et le porte-parole du 
parti contraire, ce n'est qu'une allusion en passant. Toute- 
fois CCS rapports existent certainement, comme le montre 
le prologue de VApologetieus super décréta. L'auteur le dit 
lui-même. 

Dans V Apologeticiis super décréta composé peu après, 
Bernold revenait encore à cette question, mais, cette fois, 
il s'adressait directement à ceux qui repoussaient les 
décisions du pape et il avait pour but de montrer qu'elles 
étaient conformes à la doctrine des Pères de l'Eglise. Ces 
divers écrits se complètent et nous donnent toute la pensée 
de Bernold. Ils nous donnent aussi comme un résumé de 
toute la discussion qui s'éleva entre les deux partis, 
puisque Bernold nous fait connaître les arguments de ses 
adversaires en essayant de les réfuter; de fait, à lire les 
autres écrivains qui s'occupèrent de ce sujet, nous voyons 
qu'il en a été l'éclio fidèle. 

§ Il 

INTlîliVENTION DE BEUNOLD. — CONTROVERSE 

AVEC ALBOIN 

Pour montrer (1) que le célibat était imposé à tous ceux 
qui voulaient entrer dans la liiérarcliie ecclésiastique, 
Bernold partait de ce princii)e : l'autorité de l'Eglise. Le 
clerc, une fois admis, ne devait pas se marier, ou, s'il était 
mîu'ié avant de devenir clerc, il devait cesser de vivre 
dans le mariage, parce que les conciles dont les papes 
avaient approuvé les décisions avaient porté cette règle. 

Déjà le concile de ISTéocésarée avait défendu à tout 

(1) Te prohibenda sacerclotum incontinent la, M. G. Lit)., t. II, 
p. 7-2C; A%wlogeticus suider décréta, /b/d., p. 59-88. 



— 19 - 

prêtre de se marier sons peine d'être exclu des rangs du 
clergé. A Nicée surtout, ~ et Bernold insistait sur les 
décrets de ce concile — la loi avait reçu une i^récision 
qui ne laissait aucune échappatoire : « Le grand concile 
défend absolument, et il ne devra être permis ni à un 
évêque, ni à un prêtre, ni à quelque autre clerc d'avoir 
chez lui une suMntroduGta, à l'excei)ti(>n de la mère, ou de 
la soeiir^ou de la tante, ou enfin des personnes qui sont .à 
l'abri de tout soupçon. » La pensée des Pères ne faisait 
aucun doute puisque le pape Sylvestre, qui avait confirmé 
les décisions du concile, imposait douze années de péni- 
tence aux prêtres qui, malgré la défense, se mariaient 
après avoir reçu l'ordination sacerdotale. Le bienheureux 
Sirice avait été plus sévère encore, et, si un évêque, un 
prêtre ou un diacre méprisait cette défense, il lui refusait 
le pardon de son péché. Pourquoi s'étonner de cette con- 
duite, ajoutait Bernold avec saint Jérôme! Le prêtre ne 
doit-il pas employer toutes ses énergies à mieux servir le 
Christ ! Or il est certain que la femme, pour le prêtre 
marié, est une entrave qui l'arrête dans sa course vers la 
perfection. Elle enlève à la volonté du prêtre une partie 
de ses forces et jette son âme dans la langueur. La femme, 
disait le pape Zacharie, est une nouvelle Eve dont se sert 
l'antique ennemi de l'homme pour le faire- tomber. Yoilà 
pourquoi saint Augustin, dont saint Grégoire rappelait les 
exemples, ne voulait pas habiter même avec sa sœur, car, 
disait-il, les coiii[)agnes de ma sœur ne sont pas mes sœurs. 
Bernold invoquait aussi le témoignage des évêques 
réunis en synode à Oarthage : << Toutx)rêtre et tout lévite 
qui veut servir à l'autel doit garder une continence par- 
faite. » Il trouvait ainsi une base solide, puisqu'au dire 
d'Aurélius, archevêque de Oarthage, c'étaient les apôtres 



— 20 -^ 

eux-mêmes qui avaient établi cette loi. Pour le prouver (1), 
Bernold rappelait ce conseil de saint Paul aux habitants 
de Corinthe : « Les époux doivent se séparer momenta- 
nément et de concert mutuel pour vivre dans la prière. » 
Et puisque le rôle du prêtre est de prier sans cesse et 
d'offrir chaque jour le sacrifice de l'autel, il devait vivre 
d'une vie nouvelle, incompatible avec l'état du mariage. 
C'était la vie de justice dont ces paroles de l'Evangile lui 
faisaient une obligation : « Si votre j ustice ne surpasse celle 
des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans 
le royaume des cieux. » Par justice, il entendait cette 
prescription de la loi mosaïque qui défendait aux prêtres 
de mener la vie de famille durant tout le temps de leurs 
fonctions,- et il voulait l'appliquer aux prêtres de la 
nouvelle loi dont le ministère ne cessait jamais. 

Ce sont là tous les arguments directs exposés par 
Bernold en faveur du célibat ecclésiastique; la partie la 
plus considérable des écrits où il examine cette question 
est en effet consacrée à démolir la thèse de ses adver- 
saires : ce fut surtout l'objet de sa controverse avec Alboin. 

Alboin protestait de son orthodoxie toutes les fois que 
Bernold lui reprochait de combattre les décisions des 
Pères. 11 ne s'était pas écarté de la vraie doctrine, disait- 
il, et, s'il rejetait la théorie de son adversaire, c'était par 
compassion pour la faiblesse humaine. Il fallait donner 
aux enfants la nourriture que peut supporter leur esto- 
mac, non pas des aliments solides, mais du lait. Aussi il 
ne voulait pas imi^oser aux prêtres un fardeau qu'ils ne 
pouvaient pas porter, en obligeant ceux qui étaient mariés 
avant leur sacerdoce à se séparer de leur femme (2). C'était 

(1) M. G. Llb., t. Il, p. 77. 

(2) M. G.LJb., t. H, p. 10. 



- 21 — 

un mal, mais moindre que ceux qui suivraient l'application 
d'une mesure aussi grave. Loth, pour éviter un plus grand 
mal, n'avait-il pas voulu livrer ses deux filles aux habitants 
de Sodome qui cliercliaient aie tuer! Comme si, suivant 
la remarque de Bernold, l'exemple de Loth. était à imiter 
en ce cas (1). Alboin d'ailleurs ne se bornait pas à des 
preuves aussi peu sérieuses, il se servait d'arguments en 
apparence plus fondés. S'il soutenait qu'il ne fallait pas 
imposer le célibat aux prêtres actuellement engagés dans 
le mariage, c'était, comme le disait le Seigneur, parce que 
tous ne peuvent pas comprendre le langage de la chasteté. 
Saint Paul, qui savait si bien compatir aux misères hu- 
maines, n'avait-il pas conseillé à chacun d'avoir sa femme 
pour éviter l'impudicité, car il valait mieux se marier que 
de brûler. Bien plus, énumérant les conditions exigées 
pour être évêque, il écrivait : « Il faut que l'évêque soit 
mari d'une seule femme » (2). Fallait-il s'en étonner, 
puisque dans l'Ancien Testament le mariage des prêtres 
était une institution régulière! 

Bernold ne se contentait pas de répondre avec saint 
Augustin qu'il n'était jamais permis de faire le mal pour en 
tirer le bien (3), par conséquent que les clercs ne pouvaient 
pas se marier pour éviter un mal plus grave; il attaquait 
directement les raisons de son contradicteur. Il argumentait 
texte en main, et montrait à Alboin que son interpréta- 
tion était fausse. A la suite de saint Jérôme, il reprenait 
le texte de saint Paul et prouvait que l'apôtre, dans ses 
conseils sur le mariage, s'adressait uniquement aux fidèles 
nouvellement convertis. Il aurait voulu les voir imiter 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 22. 

(2) Ibid.,^. 17, 72, 76. 

(3) Ibid., p. 25. 



- 22 - 

son exemple pour ne plus s'adonner qu'à la prière; mais, 
puisque leur faiblesse ne leur permettait pas ce sacrifice, 
il valait mieux pour eux vivre avec leurs femmes, comme 
avant leur conversion, ou se marier s'ils avaient peur 
de succomber aux attaques de la coucnpiscence. Quant 
aux prêtres, il n'en était ]3as question dans ne x^^^sage. 
Ils étaient même mis à part précisément parce qu'ils 
avaient consacré leur vie au service de Dieu dans la 
I)rière. Ils devaient donc observer tonte leur vie la loi 
de la continence sans laquelle ils ne pouvaient pas s'ac- 
quitterdignementdeleur mission. Leur ordination en avait 
fait des séparés, et, si les vierges et les moines violaient 
leur consécration en se mariant, quel n'était pas le crime 
des i^rêtres qui, oubliant leur devoir, voulaient vivre de 
la vie du monde, eux dont les mains avaient reçu l'onction 
sainte (1)! D'ailleurs, donner à ces textes de saint Paul 
le sens général que leur jjrétait Alboin, c'était mettre 
l'apôtre en contradiction avec lui même. A plusieurs 
reprises, saint Paul, énumérant les vertus nécessaires à 
l'évêque (2), au prêtre et au diacre, avait affirmé que l'on 
ne pouvait exercer ces fonctions sans être un modèle de 
chasteté (3). Sans doute, il n'était pas nécessaire d'être 
vierge, puisque l'on choisissait parfois des hommes mariés, 
faute d'autres sujets; mais encore fallait-il n'avoir été 
marié qu'une fois et avant son ordination, comme l'expli- 
quaient saint Cyprien, saint Jérôme, le pape Zucliarie : 
c'était une nouvelle preuve que le conseil de l'apôtre: 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 22, 73, 78. 

{2)Ilnd., p. 76, Bernold adopte la théorie de saint Jérôme sur l'origine 
ecclésiastique de Tépiscopat : les dissensions qui s'élevèrent au sein du 
conseil des presbytres avaient rendu nécessaire la nomination d'un chef 
qui eût toute l'autorité dans ses mains. 

(3j Ibld., p. 75, 76, 79. 



— 23 - 

«mariez-vous pour réfréner la concuj)itecence » ne s'adres- 
sait qu'aux fidèles, puisqu'il leur permettait, dans le 
même passage, les secondes noces qu'il défendait aux pres- 
bytres et aux diacres. Bien plus, il fallait entendre cette 
chasteté d'une continence parfaite et l'évêque, qui avait 
été marié, ne devait plus avoir aucun rapport avec sa 
femme (1). Sur ce point, Bernold adoptait l'interprétation 
de saint Jérôme qui, au nom du droit divin, voulait im- 
poser à l'évêque, au prêtre et au diacre une séparation 
complète d'avec leur femme. Cette obligation de la chasteté 
était absolue. Elle allait si loin, ajoutait Bernold, que les 
enfants des prêtres eux-mêmes devaient présenter des 
garanties de bonne conduite : « que l'évêque ait des enfants 
fidèles qui ne soient ni accusés de débauche ni rebelles (2) ». 
Saint Paul aurait-il jm se contredire et enseigner une 
doctrine contraire. C'était prêcher le retour aux obser- 
vances de l'ancienne loi et il en avait maintes fois pro- 
clamé l'abrogation par Jésus-Christ. Alboin avait donc 
faussé le? paroles de saint Paul en y voyant le mariage 
permis à tous, même aux prêtres, et celui qui soutenait 
une telle explication méritait d'être associé à l'hérétique 
Nicolas, qui détournait de son sens un texte des Ecritures 
pour autoriser les mauvaises mœurs (3). 

Un autre argument dont se servait Alboin pour sou- 
tenir son opinion était le fait des diacres de Sicile (4). 
Le pape Grégoire le Grand (5), écrivant à son légat 
Pierre, rapporta comme trop rigoureuse une décision 
portée trois ans auparavant par Pelage II, qui imposait 

(1) M. G. Lil)., t. Il, p. 73, 77. 

(2) Ibid., p. 79. • 

(3) Ibid., p. 72, 74. 

(4) Ibid, p. 9, 12, 14. 

(5) P. L., t. LXXVII, col. 505-506. 



— 24 - 

le célibat à tous les diacres des églises de Sicile. Alboin 
s'autorisait de ce fait pour affirmer que le célibat n'obli- 
geait personne. 

Bernold était assez embarrassé pour donner une expli- 
cation. Il ne voulut pas cependant faillir à la tâche. Le 
fait est réel, répondait-il, mais, si on le réduit à sa vraie 
l^roportion, son importance est bien diminuée. Sans doute 
il s'agit de diacres, mais pourquoi étendre aux prêtres et 
aux évoques la concession faite par Grégoire? D'ailleurs, 
cette concession était plutôt une tolérance. Elle était toute 
locale ne s'appliquant qu'à la Sicile, et seuls pouvaient 
en bénéficier les diacres déjà mariés lors de la promulga- 
tion du décret de Pelage. Désormais il n'était plus permis 
aux évêques d'ordonner diacre un clerc qui se réserverait 
le droit de se marier, et ceux-là même, pour qui le i)ape 
avait adouci la loi, ne d( valent plus espérer être un jour 
prêtres, s'ils ne se soumettaient pas à la règle commune. 
Bernold se demandait s'ils pouv.nient encore exercer les 
fonctions de leur ordre et jl ne le croyait pas. 

Alboin ne put contester que cette dernière affirmation, 
et il le fit avec véhémence. Comment oser soutenir que 
Grégoire avait interdit à ces diacres de servir à l'autel. 
Loin de les frapper d'une peine canonique, il avait donné 
de grands éloges à ceux qui, n'usant pas de leur liberté, 
s'étaient soumis, malgré tout, à la, première décision et 
vivaient avec leur femme comme frères et sœurs. 

Bernold se défendit. Il n'avait pas soutenu que le pape 
eût lancé l'interdit contre les diacres de Sicile, et il le fit 
remarquer à son adversaire en se reportant à la lettre de 
saint Grégoire. Puis, prenant l'offensive, il reprochait à 
Alboin de fausser la pensée de saint Grégoire. Jamais 
le i^ape n'avait approuvé la conduite des diacres de 



— 25 - 

Sicile qui continuaient à vivre avec leurs épouses, mais 
il les avait félicités d'avoir observé la loi de la conti- 
nence. 

Ces arguments n'avaient pour Bernold et Alboin qu'une 
valeur de second ordre. Si le défenseur de la liberté du 
mariage pour tous s'ingéniait à trouver dans l'Ecriture 
Sainte des textes en sa faveur, c'était surtout pour auto- 
riser une décision qu'il disait avoir été prise à Nicée, et par 
laquelle le concile reconnaissait aux prêtres le droit de se 
marier avant leur ordination ; si le partisan de la réforme 
s'acharnait à les renverser, c'était pour défendre un autre 
décret du même concile qui, prétendait-il, imposait le céli- 
bat à tous les clercs. En vérité, c'est autour de ces deux 
décrets que se déroule toute la controverse (1). 

Au dire de trois historiens grecs, Sozomène, Socrate, 
Théodoret, dont les écrits ont été fondus en un seul texte 
par les soins de Cassiodore dans son Historia tripartita (2), 
lorsque un des Pères du concile de ISTicée, probablement 
Osius de Cordoue, proposa de voter une loi qui défendrait 
aux évêques, prêtres, diacres et sous-diacres mariés avant 
leur ordination, de continuer à vivre avec leur femme, 
Pévêque Paphnuce s'était élevé avec force contre ce pro- 
jet, déclarant qu'il ne fallait pas imposer aux clercs un 
joug trop dur, que le mariage était quelque chose de digne 
et qu'il ne fallait pas nuire à l'Eglise par une sévérité 
outrée. Par là même, on sauvegarderait mieux la vertu 
des femmes des clercs. Et comme Paphnuce était un con- 
fesseur de la foi, comme il avait toujours vécu dans une 
continence parfaite, le concile prit ses paroles en considé- 
ration et refusa de sanctionner le projet de loi qui lui 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 12, 13, 18, 20. 

(2) P. L., t. LXIX, col. 879. 



- 26 — 

était proposé, laissant pleine liberté à chacun. Oet épisode 
était donc en faveur de la thèse d'Alboin. 

D'autre part, Bernold invoquait à l'appui delà réforme 
le décret déjà cité par lequel le grand synode défendait 
à tout évêque, prêtre ou clerc d'avoir chez lui une subin- 
troducta, à l'exception de sa mère, de sa sœur, de sa tante 
ou de personnes à l'abri de tout soupçon. Au dire de Ber- 
nold, ce décret ne s'accordait pas avec les données des 
historiens grecs. Cependant il était très authentique, 
et le témoignage des papes Sirice et Grégoire, de saint 
Jérôme en garantissait la vérité. Par conséquent, puisque 
la relation de rSistoria tripartita lui était opposée, il 
fallait rejeter son témoignage. L'autorité de l'p]sprit- Saint, 
parlant par la bouche des Pères du concile, l'emportait 
certainement sur l'autorité d'un Sozomène ou d'an Socrate, 
et, comme les évêques du concile n'avaient pas pu se 
contredire, on ne pouvait prétendre que Sozomène avait 
emprunté ce fait aux cinquante canons que certaines 
églises attribuîiient au concile de îsTicée en plus des vingt 
canons universellement reçus (1). Sans doute l'autorité 
de Pai)hnuce était réelle, mais, malgré sa vénération pour 
ce confeseur de la foi, Bernold ne pouvait pas le suivre 
lorsque sa doctrine était opposée à celle de l'Esprit-Saint. 
D'ailleurs Paphnuce avait-il bien soutenu une telle 
proposition"? IST'avait-on pas vu des auteurs, pour lancer 
leurs utopies, s'aiitoriser du nom d'un grand homme à 
qui ils i^rêtaient leurs o])îni()ns! >T'était-ce paslecas pour 
Sozomène? Et comme Alboin se récriait prétextant que 
Oassiodore, cet homme si sage, n'aurait pas pu introduire 
ce passage dans son Historia tripartita s'il n'avait été 

(1) Sur le nombre des canons du concile, cf. Héfélé, Histoire des 
conciles, édition française, Paris 1869, t. I, p. 346. 



— 27 — 

authentique, de peur de favoriser le mensonge, Bernold 
faisait des réserves. Sans doute cette histoire avait une 
réelle valeur, mais pourquoi le pape Gélase n'en avait-il 
pas parlé dans son catalogue des livres grecs et latins à 
consulter? Elle contenait donc des erreurs, et il ne fallait 
pas s'en étonner, lïialgré la science de Gassiodore. l^e 
repoussait-on pas, en eiïet, une partie de l'histoire d'Eu- 
sèbe, dont saint Jérôme avait donné une traduction, et, 
malgré tout le retentissement qu'avaient eu certains livres 
attribués à saint Augustin, croyait-on qu'il en était 
réellement l'auteurl Gomme il était arrivé à de grands 
écrivains, Gassiodore avait pu se tromper, d'autant plus 
qu'il travaillait sur un texte latin traduit des trois histo- 
riens grecs par Epiphane, un inconnu. 

Gette lutte entré Bernold et Alboin donna lieu à plus 
d'une méchanceté. Bernold si calme, si charitable d'ordi- 
naire, prêt à faire tant de concessions, se laissa gagner 
par l'impatience et, dans un moment d'exaspération, mit 
en doute le talent littéraire d' Alboin, ejnstolœ tuœ... maie 
tornatœ (1) : l'amour-propre d' Alboin en fut vivement 
froissé. Quant à celui-ci, il n'avait pas les scrupules 
et les délicatesses de son adversaire, et non seulejnent 
il appelait son contradicteur « tête légère », lepidum 
caput, mais il reprochait à Bernold d'être le fils d'un 
prêtre, comme si l'enfant pouvait répondre des fautes de 
son père (2). 

La querelle ne fut pas de longue durée. Elle cessa 
subitement sans que nous puissions en savoir la raison. 
Xous n'en connaissons pas non plus les résultats. Alboin 
fit des excuses à Bernold pour son opiniâtreté et lui 

(1) M. G. Lib., t. 11, p. 13, 19. 

(2) Ibid., p. 12, 14, 18, 19. 



— 28 - 

demanda de renouer avec lui les bonnes relations d'au- 
trefois (1). 

§ in 

REMARQUES : LE TROISIEME CANON DU CONCILE 

DE NICÉE ; L'ÉPISODE DE PAPHNUCE ; LES DIACRES 

DE SICILE; l'argument D'ÉCRITURE SAINTE. 

Il est à remarquer tout d'abord que Bernold adopte 
comme base de son argumentation le principe de l'auto- 
rité des papes et des conciles. î^ous pouvons le signaler 
une fois pour toutes, il suit cette méthode de préférence 
à toute autre. Non pas que l'Ecriture Sainte ait moins 
de valeur à ses yeux, mais, en pratique, il ne lui donne 
que le second rang, ou plutôt, il ne comprend pas les textes 
de l'Ecriture sans les interprétations des Pères de l'Eglise. 

Nous avons vu comment Bernold, pour justifier les 
mesures de Grégoire Vil sur le célibat des prêtres, avait 
invoqué avant tout une décision du concile de Nicée 
défendant aux clercs d'avoir chez eux une suMntrodiicta, 
de quels moyens il usa pour infirmer le récit de Sozomène 
dont s'autorisait Alboin. Malgré toutes ses raisons, 
Bernold n'arrivait pas à établir que cet épisode de Paph- 
nuce rapporté par Sozomène était une fable. Il affir- 
mait sans preuve, et, cette fois, la vérité était du côté 
d'Alboin. 

Plusieurs auteurs, il est vrai, Baronius (2), Yalois (3), 
ont regardé ce récit comme apocryijhe; mais leurs argu- 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 26. 

(2) Ad ann., 58, n. 21. 

(3) Annotât, ad Socrat. Hist. eccl., I, 11. 



- â9 - 

ments ne sont pas sérieux, et Noël Alexandre (1), Héfélé (2) 
les ont réfutés abondamment. Plus récemment M. de 
Bruglie (3), dans son étude sur le règne de Constantin, a 
montré la parfaite vraisemblance de cette intervention de 
Paplmuce. Il nous suffira de dire que ce récit est en har- 
monie avec la pratique de l'Eglise grecque dans les siècles 
qui suivirent. Tous ceux qui entraient dans les ordres, une 
fois mariés, pouvaient continuer à vivre dans le mariage. 
On alla jusqu'à permettre aux diacres de se marier après 
leur ordination, s'ils avaient auparavant posé cette con- 
dition à leur évêque. Même de nos jours, dans cette Eglise, 
il n'y a que le haut clergé à qui l'on impose le célibat. 

Ce qui induisait en erreur Bernold et tous ceux qui ont 
contesté l'authenticité du récit de Sozomène, c'est qu'ils 
voulaient à toute force trouver la loi du célibat dans la 
défense faite à tout clerc par le concile de Nicée d'avoir 
chez lui une suhintroducta f Or qu'étaient-ce que les subin- 
troductœ f C'étaient des personnes non mariées, avec les- 
quelles des clercs ou des laïques contractaient une sorte de 
mariage spirituel. Le but était uniquement de s'encourager 
dans la pratique de la vie chrétienne. Mais il s'ensuivit 
bientôt des désordres, et les conciles défendirent ces sortes 
d'unions. Le concile de Nicée alla plus loin et ne perniit 
aux clercs d'introduire dans leur maison que leur mère, 
leur sœur, leur tante ou une personne à l'abri de tout 
soupçon. Mais il n'excluait pas l'éjpouse du clerc, et par là 
même il n'ordonnait pas le célibat puisque, à cette époque, 
les clercs minorés avaient le droit de se marier, et nous 

(1) Hlstoria eccleslastlca, Sec. IV, diss. 19, Venise, 1778, t. IV, 
p. 389. 

(2) Héfélé, t. I, p. 424. 

(3) Alb. de Broglie, L'Eglise et VEmpire romain au IV« siècle, 
règne de Constantin, 5" édit., Paris, 1867, t. II, p. 430-434. 



- 30 - 

suivons que, dans l'Eglise grecque, les prêtres, diacres et 
sons-diacres mariés avant leur ordination pouvaient tou- 
jours vivre avec leur femme. Cependant c'était à tous 
les clercs que le concile défendait d'introduire chez eux 
nne suMntroducta. . 

Ce raisonnement dont Bernold croyait tirer un si grand 
profit portait donc à faux, il ne renversait pas l'argumen- 
tation d'Alboin (1). Par là même sont infirmés les témoi- 
gnages des papes Sirice, Grégoire, Zacliarie, de saint 
Jérôme. Leurs textes, qui se réfèrent au concile de I^icée, 
n'ajoutent rien à la preuve et doivent s'interpréter comme 
le 3® canon du concile. 

Bernold était certes plus heureux quand il citait le pape 
Sylvestre et rapportait le décret du synode de î^éocésarée 
frappant de snspense le prêtre qui se mariait; mais, outre 
que le texte du pape Sylvestre était apocryphe (2), il ne 
disait pas, et le canon du concile ne le disait pas davan- 
tage, s'il était défendu au prêtre marié avant son sacer- 
doce de continuer à vivre avec sa femme. Cependant 
c'était nne partie de la question à discuter et x^eut-être la 
plus grave. 

En réalité, seul le témoignage des évêques réunis à 
Cartilage pouvait servir à Bernold pour défendre sa 
cause : ils avaient imposé aux clercs la chasteté absolue, 
ioi omnibus. 

Bernold avait donc été bien mal inspiré dans son choix 
de textes des Pères, car ilg étaient nombreux les conciles 
qui, depuis celuid'El vire (305) jusqu'au xi^ siècle, avaient 



(1) Ce chapitre de VNlstoria trlpartita fut condamné par Grégoire VII 
au synode romain de 1079. Cf. Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, 
ad ann. 1079. 

(2) Jaffé, Regcsta ■poutlficuni, 2"^ éd., Leipzig 1888, p. 29. 



- 31 - 

imposé en Occident le célibat au clergé. Faut-il voir dans 
ce silence une insuffisance d'inform'ation ? Peut-être aussi 
Bernold, croyant irréfutable cette décision du concile de 
ISTicée, avait-il jugé inutile d'en appeler aux conciles parti- 
culiers. L'autorité de l'Eglise était bien, dans cette matière, 
la seule vraie preuve à invoquer, i^uisque le célibat des 
prêtres est d'institution ecclésiastique, mais encore fallait- 
il bien choisir les textes, et Bernold n'eCit-il opposé à son 
adversaire que les décrets de Grégoire VII supérieur 
comme x)ape aux conciles et aux évêques, ce seul argument 
aurait prouvé sa thèse. 

Sur le fait des diacres de Sicile, une erreur était com- 
mune aux deux antagonistes. L'un et l'autre parlaient de 
« diacres ». Or, d'après la lettre de saint Grégoire, les 
clercs dont le pape avait voulu régler la situation étaient 
seulement sous-diacres. L'argumentation de Bernold de- 
vient donc plus forte, puisque la question du célibat était 
déjà tranchée pour les diacres. 

î^ous voyons aussi, dans cette môme lettre, que saint 
Grégoire n'a pas frappé d'un interdit les clercs usant de 
la permission qui leur avait été accordée, et c'était une 
idée personnelle que Bernold avait émise, quand il se 
demandait si les clercs, continuant à vivre dans le mariage, 
ne renonçaient pas ainsi à exercer encore leurs fonctions 
de diacres. Alboin reprochait donc injustement à son 
adversaire d'amplifier la lettre du pape. A son tour, 
Bernold faussait la pensée de son contradicteur. JSTulle 
part Alboin ne dit que saint Grégoire félicite les diacres 
d'user de la liberté concédée. 

Les arguments empruntés à l'Ecriture Sainte n'échap- 
pentpas àlacritique.Bernolda raison dédire incompatibles 
la vie de mariage et la mission du prêtre qui doit prier 



- 32 — 

sans cesse et offrir chaque jour le sacrifice deVautel; mais 
cette incompatibilité n'est pas absolue, comme il le pré- 
tend, et l'on peut concevoir l'union de ces deux états d'oii 
résulte un état inférieur sans doute, mais régulier. Le 
prêtre marié remplira moins bien les fonctions de son 
ministère, mais il pourra les remplir. On ne peut donc 
tirer des paroles de saint Paul conseillant la continence 
pour le temps de la prière qu'une raison de convenance 
en faveur du célibat et non une véritable obligation. 

Les mêmes réserves s'imposent sur cet autre texte de 
l'apôtre exigeant de l'évêque qu'il soit un modèle de bonnes 
moeurs. Bernold, partant de ce principe que le sacerdoce 
ne se comprend pas sans la chasteté absolue, essayait de 
montrer que saint Paul en avait fait positivement une 
obligation stricte aux évêques, aux prêtres et aux diacres. 
Cette nécessité ne ressort pas du texte, d'autant moins 
que saint Paul fait un devoir à l'évêque de savoir conduire 
sa famille, de tenir ses enfants soumis en toute honnêteté, 
et qu'il trace une ligne de conduite aux femmes des diacres. 
Il y a une chasteté conjugale qui explique les recomuian- 
dations de l'apôtre, même s'il parle à des prêtres mariés 
et continuant à vivre dans le mariage. 

Ses conclusions étaient aussi exagérées, quand il pré- 
tendait trouver l'obligation du célibat dans cette recom- 
mandation : « Que l'évêque ait des enfants fidèles qui ne 
soient ni accusés de débauche ni rebelles. » Il y a un 
milieu entre la vie de débauche et la vie de chasteté par- 
faite, et, dans ce juste milieu, l'évêque pouvait donner le 
bon exemple à ses enfants. 

L'interprétation de ces textes par Bernold était donc 
bien subjective. Ailleurs elle était tout à fait fantaisiste, 
quand il prétendait prouver sa thèse par ces paroles des 



- 33 - 

évangiles : « Si votre justice ne surpasse celle des 
scribes et des pharisiens, vous n'entrerez i)oint dans le 
royaume des cieux. » Cette justice que Jésus prêchait aux 
foules, c'était, comme le montre l'ensemhle du discours, 
l'observation intégrale de la loi divine jusque dans les 
moindres commandements. 

Kous aurons l'occasion de mieux constater dans la suite 
de cette étude cette tendance de Bernold et de ses con- 
temporains à prêter aux textes un sens qu'ils n'ont pas 
une fois replacés dans leur contexte. 

Cette discussion se réduit donc en réalité à ]3eu de 
chose, et tout au plus peut-on en retenir, avec le principe 
de l'autorité du pape afûrmé si souvent par Bernold, une 
preuve de convenance tirée de l'Ecriture Sainte qui impo- 
sant au prêtre une vie de prière lui impose la condition de 
son état : la séparation du monde. 



CHAPITRE III 



LA SIMONIE 
Eï LES INVESTITURES 



La guerre faite par Grégoire VII aux clercs dont les 
mœurs laissaient à désirer lui suscita de nombreux et 
irréconciliables ennemis; cependant les commotions qui 
ont agité la chrétienté entière ne sont pas venues princi- 
palement de ce côté, mais plutôt de sa lutte entreprise 
pour faire disparaître la simonie : c'était le second but de 
sa réforme. 

§1 

LA VENTE DES CHARGES ECCLÉSIASTIQUES. — 
LES DÉCRETS DES PAPES 

Depuis les débuts de l'Eglise, il s'était rencontré des 
clercs qui faisaient de leurs fonctions une source de revenus; 
mais ce fut surtout au x^ et au xi^ siècle que se répandit 
en Allemagne, en Italie et en Gaule, la vente des dignités 
ecclésiastiques, des évêcliés, du souverain pontificat lui- 
même. La piété et la générosité des princes et des fidèles 
avaient assuré d'importants revenus à un grand nombre 
de sièges épiscopaux; les évêques, les abbés étaient 



- 36 - 

devenus des seigneurs puissants. Les empereurs avaient 
donc tout intérêt à voir à la tête des diocèses et des 
abbayes des amis prêts à leur rendre des services, au lieu 
d'adversaires qui pouvaient leur créer des ennuis. Par leur 
influence, par leur droit de patronage, ils en arrivèrent à 
faire eux-mêmes les nominations épiscopales, et bientôt ils 
eurent la prétention de conférer tous les pouvoirs même 
spirituels au nouvel élu, en lui donnant Tinvestiture par 
la crosse et par Panneau. Cet abus en amena un autre. 
Quand les empereurs et les rois se trouvèrent à court 
d'argent, ils vendirent les évêcliés et les abbayes, et il ne 
manquait pas de clercs ambitieux, sans conscience, qui 
achetaient à prix d'argent les hautes fonctions de l'épis- 
copat en même temps que les droits de grand seigneur. 
Une fois en possession de leur charge, ils ne songaient 
plus qu'à en tirer profit, et, à leur tour, ils vendaient les 
bénéfices, donnant les saints ordres à des laïques sans 
vocation, exigeant une somme d'argent pour la consé- 
cration des églises. Ainsi, depuis le sommet de la hiérarchie 
jusqu'au dernier degré, c'était à qui réaliserait les plus 
beaux revenus. Tous les moyens paraissaient légitimes 
l)Our arriver au but désiré, et il faut lire, dans Lambert de 
Hersfeld (1), le récit de la nomination de Euozelin à l'abbaye 
de Fulda pour voir quels ravages la cupidité avait faits 
clans beaucoup de monastères de la Germanie. Parfois le 
drame se changeait en comédie, comme le montre l'histoire 
(le cet abbé (2) qui, après toutes sortes de mésaventures, 
ayant obtenu un bénéfice, fut mis à la porte par ses moines 
et écouduitpar Henri IV à qui il réclamait son argent. 
A l'époque qui nous occupe, la crise était à son état aigu. 

(1) M. G. SS., t. V, ad. ann. 1075. 
(2j Ib cl., ad ann. 1071. 



- 37 - 

Suivant Pierre Damien (1), il n'y avait peut-être pas une 
église qui n'eût quelque ministre simoniaque, et Gré- 
goire VII, exprimant sa douleur et sa tristesse à Hugues 
de Cluny, lui écrivait : « Lorsque je considère l'occident, le 
midi, le septentrion, c'est à peine si je vois quelque évêque 
dont la promotion et la vie soient sans reproche et qui 
gouverne le peuple chrétien par amour du Christ et non 
pour des motifs d'ambition mondaine (2) ». Il fallait donc 
une réforme profonde, et les écrivains des deux partis la 
réclamaient. Adversaires et partisans du jiape s'accor- 
daient pour condamner cette hérésie, cette idolâtrie, et 
proscrire ces nouveaux Judas (3). 

C'était un rude labeur à entreprendre, tellement le mal 
était invétéré, et l'on croyait plus facile de convertir un 
juif que de guérir un simoniaque (4). Jusqu'en 1045, 
l'Eglise dont la tête avait été comme paralysée par les 
factions j)oli tiques, n'avait pu entreprendre une lutte 
efficace. Devenue plus libre, vers cette époque, grâce à la 
protection d'Henri III d'Allemagne, elle essaya, avec son 
concours, de porter remède au mal. Dès lors, il n'est peut- 
être pas de concile tenu en Occident oti l'on n'ait pris des 
mesures contre la simonie. Sous les pontificats de Léon IX, 
Yictor II, Etienne IX, Nicolas II, Alexandre II, Hilde- 
brand, le futur Grégoire VII, fut l'inspirateur de ces actes 
d'autorité. Devenu pape, il exerça une répression encore 
plus ferme. Il débuta par une nouvelle promulgation des 
décrets relatifs à l'achat et à la vente des charges ecclé- 
siastiques. En 1075, au synode romain, il fut décidé que 

(1) M. G. Lit)., t. I, p. 58. 

(2) P. L., t. CXLVIIl, col. 399; cf. Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, 
ad ann. 1069, 1071, 1074, 1075. 

(3) Humbert, M. G. Lib., t. I, p. 100. 

(4) P. L., t. CXLIV, col. 987. 



- 38 - 

« Quiconque s'est rendu coupable de simonie, c'est à-dire, 
a obtenu à prix d'argent un ordre sacré ou une dignité 
ecclésiastique, devient, par le fait même, inhabile à remplir 
une charge dans l'Eglise. Quiconque a obtenu à prix 
d'argent une église, perd cette église: à l'avenir, il ne sera 
plus permis à personne de vendre ou d'acheter une église. >> 
Comme pour le mariage des prêtres, il ne se trouva 
aucun écrivain pour défendre directement la simonie, et, 
si les décrets du concile furent l'occasion d'une polémique, 
ce ne furent pas les théories du pape que l'on attaqua, 
mais sa personne. On lui reprocha seulement de condamner 
ce qu'il pratiquait, disait-on, par ses légats, et d'interdire 
à ses subordonnés des moyens dont il s'était servi lui- 
même pour arriver au souverain pouvoir (1). Parmi les 
moines et les prêtres dont l'instruction était assez rudi- 
mentaire, on allait plus loin et l'on mettait en doute la 
légitimité des mesures de Grégoire VII. Ce fut à ces 
derniers que s'adressa Bernold dans son Apologeticus super 
décréta (2), et, cette fois encore, il voulut leur montrer que 
ces décrets étaient conformes à la doctrine des Pères 
et par conséquent qu'ils devaient s'y soumettre. 

§ Il 

BERNOLD JUSTIFIE CES DÉCRETS. — SA LETTRE 
A PAULIN DE ME'J^Z. 

Bernold prenait pour base de son argumentation un 
texte du concile de Chalcédoine (451). Par son canon 



(1) Cf. Querela in gratlam nothorumi^ dans Bouquet, Recueil 
des historiens des Gaules et de la France, t. XI, p. 446; Beno, 
M. G. Lib., t. II, p. 373; Sigebert, ib'd., p. 459. 

(2) Ibid., p. 65-70. 



- 39 - 

deuxième, le synode avait arrêté que « si, à prix d'argent, 
un évêque fait une ordination, s'il vend la grâce qui ne 
doit jamais être vendue, et s'il sacre un évêque, ou un cho- 
révêqae, ou un prêtre, ou un diacre, ou un clerc quelcon- 
que; ou si, par un bas sentiment d'avarice, il nomme à prix 
d'argent un économe, ou un avoué, ou un tuteur d'église, 
ou un autre serviteur quelconque de l'église, il s'expose, 
si le fait est prouvé, à perdre sa propre place; quant à 
celui qui a été ordonné de cette manière, l'ordination ou la 
place qu'il a achetée ne lui profitera en rien, car il perdra 
la dignité ou la position acquise ainsi à prix d'argent. Si 
quelqu'un s'est entremis pour ce commerce honteux et 
défendu, il devra, s'il est clerc, perdre sa propre place, 
et, s'il est laïque ou moine, il sera frappé d'anathème. » 

Bernold s'extasiait devant l'habileté du concile, et il 
admirait comment les Pères avaient su déjouer toutes 
les ruses des simoniaques. C'est que, en effet, on avait 
inventé mille moyens pour éluder la loi qui interdisait 
la simonie. Ou bien les intéressés agissaient eux-mêmes, 
ou bien ils faisaient agir leurs amis. Tantôt ils donnaient 
ouvertement une somme d'argent à l'évêque avant l'ordi- 
nation, tantôt ils voilaient leur achat sous la forme d'une 
largesse. Et, s'ilsnepouvaient aborder directement le prélat 
consécrateur, ils cherchaient à gagner ses familiers ou 
au moins à circonvenir ceux à qui revenait le choix des 
candidats aux diverses charges. Par suite de la défiance 
des uns et de la ruse des autres, il y avait même des hési- 
tations en certains cas plus dissimulés, et c'est ainsi que 
Bernold se demandait ailleurs (1) s'il ne fallait pas tenir 
pour simoniaques ceux qui arrivaient aux charges par 

(1) M. G. Lih., t. II, p. 55. 



— 40 - 

la recommandation d'un personnage influent, munus a 
lingua. 

Il était évident que la première partie du décret de 
drégoire Yll n'était pas une nouveauté, puisque le concile 
de Chalcédoine avait frappé de l'anathème tous ceux 
qui obtenaient à prix d'argent un ordre sacré comme le 
diaconat, le sacerdoce, ou une charge ecclésiastique comme 
une prélature, un arcliiprêtré. Le pape avait même fait 
preuve de miséricorde, car les Pères avaient aussi con- 
damné à Chalcédoine ceux qui vendaient les choses, 
spirituelles et ceux qui servaient d'intermédiaires entre 
acheteurs et vendeurs. Grégoire YII n'avait frappé que 
les plus coupables. Lui reprocher de les poursuivre, 
c'était condamner tous les conciles, le pape saint Grégoire, 
le Saint-Esprit lui-même qui leur avait dicté ces mesures, 
et Bernold nous représentait l'Esi)rit-Saint venant, sous 
la forme d'une colombe, parler à l'oreille de saint Grégoire 
le Grand et lui inspirer des malédictions contre ces clercs 
indignes. 

Quant à la deuxième partie du décret, elle n'était certes 
pas aussi clairement contenue dans le canon du concile, 
mais être économe, dispensator ^ n'était-ce pas distribuer 
avec la parole de Dieu les biens de l'Eglise destinés aux 
l^auvres; être revêtu d'unecharge ecclésiastique, soZ?ici^w<Zo^ 
]^'était-ce pas prendre soin d'une église; et puisque, 
suivant le concile, le clerc simoniaque perdait toute 
charge, il perdait du même coup l'église à laquelle l'atta- 
chait sa fonction. 

Dans le même sens et d'une façon claire, s'étaient aussi 
l^rononcés les synodes de Mayence, de Eeims (1) et de 

(1) Peut-être est-il question des conciles de Mayence et de Reims tenus 
en 1049. 



- 41 — 

Tonrs, et Léon IX (1), dans son premier synode romain, 
avait déposé tous les évoques, cardinaux, abbés, qui 
devaient leur élévation à la simonie, et défendu de vendre 
ou d'aclieter les autels. Et de nouveau Bernold prenait 
soin de mettre en évidence la mansuétude de Grégoire YII 
qui n'avait pas voulu retrancher de l'Eglise ni priver de 
leur sacerdoce, comme il en avait le droit et comme 
Pavaient fait ses prédécesseurs, ceux qu'il privait de leur 
cliarge. 

L'argumentation avait été un i^eu pénible. Mais à quoi 
bon! s'écriait Bernold, à quoi bon se donner tant dei^eine 
pour appuyer sur les décisions des Pères ce que les Saintes 
Ecritures ont formellement proclamé! Et, abandonnant 
sa première méthode, il n'envisageait plus que les charges 
spirituelles, et, au lieu de s'en tenir aux propositions 
décrétées par le concile, il essayait de montrer, d'une façon 
générale, que tout achat, toute vente de choses sacrées, 
ainsi que toute intervention entre les partis étaient con- 
damnés dans nos Livres saints. Lorsque le Seigneur 
chassa du temi)le les vendeurs et les acheteurs, suivant 
l'interprétation de saint Grégoire, il condamnait par 
avance tous les simoniaques. Comme l'expliquait saint 
Jérôme, si le Seigneur repoussa le scribe qui voulait être 
admis au rang des disciples, c'est que les intentions de 
celui-ci n'étaient pas droites. Il n'avait pas compris que 
Jésus était pauvre et qu'il ne fallait j^as espérer acquérir 
des richesses à sa, suite. îf'avait-il pas dit à ses apôtres en 
les envoyant guérir les malades et annoncer la parole de 
Dieu : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratui- 
tement ». Ceux qui pratiquent la simonie sont des voleurs, 

(1) Chro7i. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1049. 



- 42 — 

car ce n'est pas entrer par la porte clans la bergerie que de 
reclierclier une charge ecclésiastique par amour du gain, 
et le Maître a dit : << Celui qui n'entre pas par la porte dans 
la bergerie, mais qui y monte par ailleurs est un voleur 
et un brigand ». En vérité ils sont dignes de mort. 

Les apôtres ont eux-mêmes répété ces enseignements 
dans leurs épîtres, ajoutait Bernold, et il invoquait les 
paroles de saint Pierre : « Paissez le troupeau de Dieu 
non pour un gain sordide, mais avec dévouement», ou celles 
de saint Paul exigeant de l'évêque qu'il ne fût pas porté 
à un gain déslionnête (1). 

Bernold recueillait aussi, dans l'histoire du peuple 
d'Israël et dans l'histoire de l'Eglise, des exemples clas- 
siques dont il tirait un grand parti. Il s'animait et retrou- 
vait alors quelques-unes des apostrophes véhémentes du 
cardinal Humbert contre les simoniaques i)our condamner 
ces impies au regard inquiet, pleins d'une activité fébrile, 
qui dépassant Balaam leur maître poursuivaient leurs 
manœuvres sacrilèges tant que leur convoitise n'était pas 
assouvie. 

A l'Ancien Testament Bernold empruntait encore 
l'épisode de Giezi (2), pour condamner ceux qui s'étaient 
entremis dans ces marchés d'iniquité. La comparaison 
cependant n'est pas absolue, disait-il, car, après avoir 
guéri Naaraan de sa lèpre, Elisée refusa tous les dons que 
celui-ci lui ofi'rait sporitauément à titre de reconnaissance, 
et, si le serviceur du i)roi)hète se présenta, au nom de son 
maître, pour réclamer cette dette à son profit personnel, 
il était seul en faute et il fut seul puni. 



(1) M. G. Lib., t. II, p. 76. 

(2) IV Rois, V. 



- 43 - 

Bernold s'arrêtait de préférence à l'histoire de Simon 
le magicien (1). 

Simon, voyant que le Saint-Esprit était donné par l'im- 
position des mains des a[)ôtres avait pensé leur acheter 
ce même pouvoir et s'était attiré cette réponse de saint 
Pierre : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as 
cru que le don de Dieu s'acquérait à prix d'argent. » 
Bernold voyait d'abord, dans ce fait, la condamnation de 
tous ceux qui achetaient les charges spirituelles, non 
seulement celles qui entraînaient la collation d'un ordre 
sacré, mais les simples fonctions ecclésiastiques : portiers, 
notaires, avoués d'église. Leur damnation était d'autant 
plus certaine que Simon avait été puni uniquement pour 
avoir exprimé son désir diabolique, tandis que ces effrontés 
sans pudeur, une fois en possession de leur charge, ne 
rougissaient pas d'en abuser pour satisfaire leur soif de 
richesses. 

Le crime de ceux qui vendaient ces dignités n'était pas 
moins grand, ajoutait-il, leur peine est donc la même, car 
Simon, en sollicitant les apôtres de lui transmettre leur 
pouvoir, n'avait pas d'autre but que de le vendre à son 
tour. Ils étaient donc tous voués au démon. 

Les décrets publiés par Grégoire YII au concile de 1075 
eurent-ils le bon effet que le pape en attendait et VApolo- 
getieus super décréta produisit-il sur l'esprit de ses lecteurs 
la bonne impression qui devait les ramener au devoir^ 
L'état des choses ne fut guère changé, et Ton peut se 
demander si les décrets du synode furent connus ailleurs 
qu'à Eome. L'année suivante, en effet, 1076, à ce que 
nous apprend Bernold dans sa chronique, Henri lY con- 

(1) Actes, VIII. 



- 44 - 

tiniie son commerce honteux des biens d'Eglise, vendant 
les évêchés et les abbayes. Dix ans plus tard, malgré 
tous les conciles qui se sont succédés depuis 1075 et ont 
renouvelé ces défenses, on se demande encore s'il n'est 
pas x)ermis de vendre ou d'acheter une église. Un clerc de 
l'évêque de Metz, Paulin, pose ce cas de conscience à 
Bernold et lui en demande la solution. 

L'affaire se présentait aux yeux de Bernold (1) avec une 
gravité exceptionnelle et il fut sur le point de se dérober 
en prétextant son incompétence. D'ailleurs, disait-il, il 
n'avait sous la main aucun des livres qui lui étaient néces- 
saires pour étudier sérieusement le problème. Sa réponse 
n'avait donc rien de définitif et il se proposait de lui 
donner dans la suite toute l'étendue qu'elle méritait. 

Bernold remarquait, d'abord, que dans les premiers 
siècles l'ordination ne se donnait jamais Rans que le 
nouveau clerc ne fût i)ourvu d'un bénéfice. Les conciles 
n'avaient donc pas envisagé la sinionie au point de vue 
particulier de l'achat ou de la vente d'une église. Puis il 
exprimait l'opinion que, si l'évêque ne pouvait conférer les 
ordres sacrés à celui qui les lui demandait à prix d'argent, 
il ne pouvait pas davantage, sans imiter Simon le ma- 
gicien, donner une église à qui voulait la lui acheter. Etre 
chargé d'une église, c'était pouvoir imposer les mains sur 
les catéchumènes, sur les possédés, sur lesmalndes, et les 
pécheurs i)our leur fendre la vie de rame, c'était admi- 
nistrer les sacrements. Or, Simon le magicien avait été 
condamné par saint Pierre précisément parce qu'il vou- 
lait acheter le pouvoir d'imposer les mains pour donner le 
Saint-Esprit; le pape Alexandre avait classé parmi les 

(J) M. G. Lib., t. II, p. 107-108. 



- 4o - 

■simoiiiaques ceux qui exigeaient un salaire siLnpleinentpOlir 
i-eeommauder les coupables à l'évêque et leur obtenir iine 
promesse de pardon, et le synode de Tribar de 1035 avait 
défendu de vendre le baptême, l'eucharistie : il était donc 
aussi défendu de vendre ou d'acheter une église. 

Grégoire VU comprit qu'il ne suÊftsait pas de publier 
des décrets pour arrêter le mal qu'il voulait guérir. Il 
fallait mettre la plaie à nu, et puisque la contagion venait 
de la tête du clergé, frapper en haut. Aussi, en même 
temps qu'il défendait la vente et l'achat des ordres sacrés 
et des charges spirituelles, mandait-il à son tribunal cer- 
tains évêques allemands, pour examiner leur élection que 
l'on disait entachée de simonie; et, comme ceux-ci n'avaient 
pas répondu à son invitation, le pape usa de mesures 
canoniques. Il frappa de suspense Guarner de Strasbourg 
et déposa plusieurs de ses collègues, parmi lesquels ïïer- 
mann de Bamberg. 

Oe n'étaient là toutefois que des préliminaires. On ne 
pouvait agir efficacement sans aller à la racine du mal, et 
puisque l'empereur Henri en était la cause principale, 
sans s'adresser à lui. Cette fois, la querelle des investi- 
tures commençait. Cette lutte entre le sacerdoce et l'empire 
fut la cause d'une nouvelle polémique entre les partisans 
d'Henri IV qui réclamaient pour leur maître un droit 
d'intervention dans le choix des évêques, et les défenseurs 
de Grégoire YII qui refusaient aux princes l'investiture 
par la crosse et par l'anneau. Nous n'entrerons pas dans 
le détail de cette controverse, Bernold n'ayant rien écrit à 
ce sujet. A peine y fait-il allusion en peu de mots, quand, 
pour j ustifier (1) la nomination de Gebhard au siège de 

(1) M, G. Lib., t. II, p. 111. 



— 46 - 

Constance, il dit que ce choix a été approuvé par 
l'empereur: et quand, pour défendre Grégoire TII (1) à 
qui Pon reprochait d'avoir été élu sans Pfissentiment 
d'Henri lY, il répond que les droits du peuple romain 
l'emportent sur tous les autres. 

Désormais simonie etinvestitures ne seront pas séparées 
dans ce débat ]3olitique. La lutte pour la réforme était 
donc engagée sur toute la ligne; nous verrons, dans les 
chapitres suivants, quelles controverses surgirent de ces 
débats. 

§ III 

REMARQUES : VALEUR DES ARGUMENTS DE BERNOLD ; 
LE PROBLÈME SOULEVÉ PAR LA LETTRE A PAULIN 

D'une façon générale, il faut reconnaître que l'argumen- 
tation de Bernold contre la simonie est bien conduite, et 
les preuves qu'il invoque à l'appui de sa thèse sont ordi- 
nairement sérieuses. Cependant il y a une lacune dans son 
œuvre, car, se proposant de justifier les mesures prises 
dans le concile de 1075 contre les simoniaques, il oublie 
de parler de cette partie du décret qui défend d'acheter 
ou de vendre dorénavant une église. 

Les arguments eux-mêmes ne sont pas sans défaut. Ici 
encore il emprunte un texte au recueil des fausses 
décrétales, car elle n'est i)as authentique cette décision 
du pape Alexandre frappant des peines canoniques, comme 
les simoniaques, ceux qui pour une somme d'argent 
intervenaient auprès de l'évêque en faveur des pécheurs (2 



(1) M. G, Lib., t. II, p. 54. 

(2) Mansi, Conciliorum collectio, Florence, 1759, t. I, p. 647 ; Jaffé, 
Reg.pontif., p. 5, n° 27. 



- 47 - 

Lorsqu'il veut trouver dans un mot, soUicitudo ou dis- 
pensator^ la condamnation de ceux qui ont acheté une 
église et qui doivent l'abandonner pour faire pénitence, 
nous sommes obligés d'avouer que cette interprétation 
est par trop subtile. 

Il lui arrive même de donner aux textes un sens qu'ils 
n'ont pas. Si Jésus chassa du temple acheteurs et ven- 
deurs, ce n'était pas qu'ils fussent simoniaques, mais 
parce qu'ils profanaient la maison de Dieu. S'il répondit 
au scribe qui s'engageait à sa suite: « Le Fils de l'homme 
n'a pas une pierre où. reposer sa tête», il n'est pas nécessaire 
de supposer, et rien ne nous y autorise, que ce nouveau 
disciple s'attachait au Seigneur par amour du gain. 

Une remarque plus importante résulte de la comparaison 
entre les deux écrits dans lesquels Bernold combat la 
simonie. 

Si nous rapprochons de V Apologeticus super décréta la 
lettre à Paulin de Metz, l'attitude de Bernold paraît ici 
étrange. Le problème dont on lui demandait la solution avait 
été déjà résolu explicitement au concile de 1075 ; et, depuis 
lors, soit dans ses lettres au j)euple de Germanie (1), soit 
au synode romain de 1078, Grégoire avait rappelé ces 
mesures plus d'une fois, bien que d'une façon indirecte. 
Bernold lui-même, en présentant l'apologie de ces décrets, 
avait énoncé les principes qui les justifiaient. Or, dans 
sa réponse à Paulin, il ne tenait aucun compte de tout 
cela. Il semblait faire table rase de tout le passé puisqu'il 
jugeait la question au-dessus de ses forces, n'osant pas 
exprimer ce qui lui paraissait probable, videtur. Bien plus, 
les i^reuves dont il donnait une ébauche étaient presque 

(1) P. L., t. CXLVIII, col. 451, G47, 671. 



- 48 -- 

toutes différentes de celles qu'il avait développées dans 
VApologeticus super décréta^ et, alors qu'il i)arlait du 
concile de Chalcédoine, il ne faisait aucune allusion an 
décret de ce concile que nous avons cité plus haut, et dont 
il avait détaillé toutes les nuances. Comment interprêter 
ce silence, comment expliqner que Bernold n'ait pas ren- 
voyé Paulin à cet écrit antérieur qui lui aurait fourni de 
1)1 us amples renseignements? Car il ne nous paraît pas 
possible de voir, dans VApologeticus super décréta^ cette 
œuvre plus complète que Bernold avait promise à Paulin. 
En effet, cet écrit dut être composé peu de teinps après le 
concile de 1075 dont il prend la défense vers 1077. En 
tout cas, malgré l'invraisemblance absolue de cette hypo- 
thèse, nous ne pouvons pas en retarder la composition au 
delà de 1084, puisque Manegold se sert de VApologeticus 
super décréta dans son ouvrage qui fut terminé vers le mois 
de mai 1085. D'autre part la lettre à Paulin de Metz ne 
peut pas avoir été composée avant la iin de décembre 1084, 
puisque Bernold, qui se dit prêtre en saluant Paulin, fut 
ordonné à cette date. L'Apologeticus super décréta est donc 
antérieur. 

Prétendre expliquer cette anomalie par la précipitation 
avec laquelle l'auteur fut obligé de composer sa réponse 
nous semble trop insuffisant et serait plutôt en faveur de 
l'hypothèse contraire. 

Pour le moment, la question ne paraît pas pouvoir être 
tranchée. 



CHAPITRE IV 



LES MESUKES DISOrPLINAIEES 



EXOOMMUNIOATIOî^ ET DÉPOSITION. — LEUR 

LÉGITIMITÉ. 



La question la plus agitée dans les écrits échangés 
entre grégoriens et partisans de l'empereur, portait sur 
l'étendue du pouvoir pontifical. En vertu de son autorité, 
le pape pouvait-il excommunier, bien plus, déposer les 
évêques et les rois qui lui refusaient l'obéissance? Bernold 
se prononça en faveur de Grégoire VU, et, pour justifier 
les mesures énergiques adoptées par le pape, il composa 
plusieurs de ses traités. Avant de les étudier en détail, il 
sera utile d'exposer les principaux faits qui ont provoqué 
cette apologie. 

§ 1(1) 

LES FAITS 

^ous avons vu quels ravages la simonie et les investi- 
tures faisaient dans l'Eglise lorsque Grégoire VII arriva 
au trône de saint Pierre, et par quelles mesures il com- 
mença à combattre ces fléaux. L'empereur Henri IV, après 

(1) Cf. Delarc, Saint Grégoire Vil et la réfomne de VEglise an 
XI" siècle, t. III; Chron. de Bernold, M. G. SS., t. Y, adann. 107G-1080. 



- ^0 - 

avoir donné au pape les plus belles espérances et lui avoir 
promis de lui prêter main-forte, se laissa de nouveau 
entraîner par ses conseillers perfides et continua de vendre 
les évêcliés et les abbnyes, sans tenir compte des avertis- 
sements du pape. Grégoire VII, en eftet, n'épargna rien 
pour ramener dans le droit chemin le jeune empereur, et 
si, après trois ans de sollicitations pressantes, il le som- 
ma de paraître devant lui, c'est que l'honneur de l'Eglise 
était en jeu. Henri répondit en réunissant à Worms 
(22 janvier 1076) une grande assemblée d'évêques qui, 
soit par intimidation, soit plutôt par peur de la réforme, 
poussèrent leur maître à la révolte, déclarèrent nulle l'élec- 
tion de Grégoire VII et lui refusèrent toute obéissance. 
C'était la guerre, et, dès lors, il n'y avait plus d'autre 
parti pour le pape que de faire acte d'autorité. Le 15 février, 
il suspendait de toute fonction épiscopale et retranchait 
de la communion tous les évoques rebellés de Worms. En 
outre, il excommuniait Henri IV et relevait tous ses sujets 
du serment qu'ils lui avaient prêté. 

Le second acte de ce grand drame se déroula quatre 
ans plus tard. 

L'efiét des mesures prises en 1076 n'avait été que 
momentané. Henri IV et ses complices avaient joué de 
ruse, extorqué le pardon du pape à Oanossa; mais, une 
fois l'excommunication levée, ils ne s'étaient nullement 
soucié détenir leurs promesses. De nouveau, Grégoire VIT 
employa tous les moyens proj)res à rendre possible l'œuvre 
de la î)acification. Ge fut en vain : la mauvaise volonté du 
roi (1) fit échouer toutes les tentatives. Aussi, dans les 

(1) Les empereurs d'Allemagne n'avaient le droit de porter le titre 
d'empereur qu'après avoir reçu la couronne impériale des mains du pape, 
à Rome. Henri IV ne fut jamais couronné par Grégoire VII. 



'^1 
— 01 — 

synodes de mars 1080-1081, le pape liait « des liens de 
l'anatlième Henri qu'on appelle roi et tous ses fauteurs », 
lui interdiwsait derechef le royaume de Germanie et d'Ita- 
lie, relevant des promessesj urées tous ceux qui lui avaient 
X)rêté serment d'allégeance. Ces fauteurs, c'étaient, entre 
autres, les trente évêques réunis la même année à Brixen 
pour élire l'antipape Gruibert. 

Au témoignage de Bonizo (1), Texcommunication de 
1076 avait i)roduit l'effet d'un coup de foudre dans tout 
l'empire romain; Henri IV et les siens pris au dépourvu 
durent s'incliner. En 1080 ils étaient prêts à soutenir la 
lutte. Il s'iJgissait de faire tourner l'opinion du côté du roi. 
Ils essayèrent donc de montrer Tinjustice des mesures 
du pape, les uns en niant son pouvoir souverain sur tous 
les fidèles, principalement sur les évêques et les rois, les 
autres en montrant le caractère illégal de la procédure 
suivie dans ces deux condamnations. Voyons comment 
Bernold établit ce pouvoir suprême des papes et comment 
il justifia l'usage qu'en fit Grégoire YII. 

§ n 

LÉGITIMITÉ DES MESURES DU PAPE 

I. — Le pcqye peut excommunier et déposer les évêques 
et les rois. 

La question à résoudre se présentait sous un double 
aspect. Le Pape avait-il autorité sur tous les évêques et 
fallait-il se séparer de son évêque s'il était atteint par les 
mesures de Grégoire YII? Il y avait surtout le côté poli- 

(1) M. G. Lib., t. I, p. 609. 



tique, et ici la question intéressant le roi et sa couronne 
prit un caractère aigu. 

Il fallait nier le pouvoir des papes : on le nia, et ce furent 
Sigebert de Gembloux (1), l'auteur anonyme du De Uni- 
tate ecdesiœ (2), qui, suivant les traces d'Henri IV (3), 
affirmèrent, sur l'autorité des Pères, l'indépendance des 
princes séculiers qui relevaient de Dieu seul. Tout au 
moinsi essaya-ton de feindre l'étonuement en face d'une 
pareille nfesure et Wido de Ferrare (4), Wido d'Osna- 
bruck (5), mirent au défl les partisans du pape de justiâer 
cette mesure par l'iiistoire de l'Eglise. Quelques uns même 
afficliaient le plus profond dédain. A leurs yeux, Gré- 
goire VII n'était qu'un brouillon fâcheux chercliant avant 
tout ses intérêts personnels, et Wido d'Osnabruck (6) 
ajoutait l'injure, assurant que tout autre aurait été la 
conduite du pape s'il avait eu vraiment l'esprit aposto- 
lique. Leur audace allait si loin, que, au concile de 
Quedlinbourg, un clerc de l'église de Bamberg osa s'a- 
vancer au milieu de l'assemblée et soutenir ces doctrines. 

Dès 1076, Bernold avait pris la i)lume et, dans le De 
damnatione schismaticorum^ il avait présenté comme une 
ébauche de solution aux difficultés que l'on commençait 
à soulever. Il racontait les événements qui avaient précédé 
le concile de 1075, le défi lancé au pape dans le concilia- 
bule de Worms, et, s'appuyant sur quelques textes em- 
13runtés aux écrits des Pères, il faisait remarquer la 
X)résomption de ces conspirateurs qui avaient voulu se 



(1) 


AI. G. 


Lib., t 


. II, p 


. 459. 


(2) Ibld., 


p. 198, 


2-25. 




(3) 


M. G. 


SS., t. 


V, p. ; 


352. 


(^) 


M. G. 


Lib., i 


;. I, p. 


398. 


(5) 


Ibtcl., 


p. 468. 






(6) 


IbicL, 


p. 4(37. 







- 53 - 

mettre au-dessus du x)ape. Mais ce n'était, à vrai dire, 
qu'une réponse provisoire, et même, le but de l'auteur 
était plutôt de justifier l'exercice" du pouvoir pontifical 
que d'établir ce pouvoir lui-même. 

Après 1085, les nécessités de la controverse l'obligèrent 
à examiner la question d'une façon plus directe, et c'est 
le point de vue qu'il envisage dans V Apologeticus super 
exeommunicationem Grégorii YII, dans le De solutione ju- 
ramentorum et dans une ])artie des Apologeticœ rdtiones. 
Sans doute, dans tous ses autres écrits, il affirme indirec- 
tement la supériorité absolue du pape, et il faudra aussi 
rassembler ces textes épars, mais c'est particulièrement 
dans ces trois traités qu'il entreprend un exposé métho- 
dique. 

Avant tout, Bernold s'appuie sur l'autorité des Pères 
de l'Eglise pour établir le pouvoir suprême des i)apes. 
D'abord, il montre que cette juridiction embrasse toutes 
les églises particulières et s'étend sur tous les évêques. 
Faut-il s'en étonner? Le pape n'est-il pas la tête de toutes 
ces églises (1), suivant l'expression d'Anaclet, le centre 
auquel elles se rattaclient, comme la porte se rattacbe à 
son pivot? 11 semble, parfais, queBernold ferait dépendre 
l'autori té pontificale des conciles qui lai ui reconnaissent (2), 
et ainsi elle passerait au second rang. 11 n'en est rien; des 

textes nombreux établissent le contraire. Non seulement 

* 

lepapepeut mettre en vigueur les décisions des conciles (3), 
les adoucir ou les abroger si les circonstances le deman- 
dent (4): non seulement il peut, de sa propre initiative, 



(1) M. G. Lil)., t. II, p. 87. 

(2) Ibid., p. 21, 161-162. 

(3) Ibid., p. 86. 

(4) Ib/d., p. 21, 115. 



- 54 - 

porter des décrets nouveaux sans consulter auparavant 
le synode, mais encore aucun synode ne peut se réunir (1), 
aucune décision ne peut avoir force de loi, si le pape n'a 
pas consenti à cette réunion, s'il n'a pas approuvé les 
règles données dans ces conciles. Les témoignages des papes 
Dainase, Jules, de saint Atlianase et des Pères du concile 
de ISTicée sont particulièrement décisifs. Si le pontife romain 
s'opijose à la réunion de quelque assemblée d'évêgues (^), 
sa volonté l'emporte et leurs, décisions n'ont aucune 
valeur. Et cependant, quelle n'est pas l'importance des 
conciles pour la défense desquels les Fabien et les 
Sylvestre ont versé leur sang (3), de ces quatre grands 
conciles surtout que saint Grégoire déclarait vénérables 
à l'égal de nos évangiles (4)! Notre véjiération doit être 
encore plus grande, s'il est possible, pour celui qui leur 
donne leur autorité (5) : en vérité c'est Pierre lui-même (6). 
Dès lors le pouvoir suprême est entre les mains du 
pape. C'est de lui que relèvent toutes les églises particu- 
lières, c'est le poutife romain qu'elles doivent suivre avant 
tout, comme l'a bien dit Gélase (7). Comment doue les 
évêques pensent-ils se soustraire à sa juridiction (S)*? Faut- 
il leur rappeler, avec Vigile et Léon (9), qu'ils n'auraient 
aucun pouvoir s'il ne leur avait transmis une partie du 
sien? Et ainsi, qui osera soutenir que les fidèles des autres 
églises ne lui doivent pas obéissance, puisque leurs pas- 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 62, 87. 

(2) lMd.,-p. 126. 

(3) Ibld., p. 84, 87. 

(4) Ibid., p. 61, 126. 

(5) Ibid., p. 62. 

(6) Ibid., p. 136. 

(7) Ibid., p. 141. 

(8) Ibid., p. 21. 

(9) Ibid., p. 87. 



— 55 - 

teurs lui sont soumis (l)*? Les religieux eux-mêmes, bien 
que séparés du monde, dépendent du pape (2). La fusion 
des cœurs et des volontés doit être telle que, suivant le 
mot de saint Pierre (3), il faut fuir comme son ennemi 
l'ennemi du pape et de l'Eglise. Il y aurait non seulement 
inconvenance à soutenir le contraire, mais ce serait une 
hérésie (4), et saint Grégoire af&rme qu'ils ne sont plus 
chrétiens ceux qui veulent secouer ce joug (5). 

Si donc le pape a toute autorité, Gélase peut affirmer 
hautement qu'il lui appartient, quelle que soit son indi- 
gnité personnelle (6), de juger les églises (7) et déjuger 
en dernier ressort (8). S'il condamne, et parfois sa charge 
l'y oblige (9), son arrêt est sans appel, le coupable est 
perdu à jamais (10). 

Ce n'étaient là que des priucix)es généraux. Il fallait en 
tirer des conclusions adoptées au sujet. 

Au conciliabule de Worms et après la condamnation 
de 1080, les ennemis du pape avaient déclaré nulle la 
sentence portée contre eux et avaient déposé Grégoire YII. 
Bernold s'élève contre cet abus de pouvoir. Tous les con- 
ciles (11) ont soutenu ce privilège du pontife romain de 
pouvoir juger sans être lui-même soumis à aucune juri- 
diction humaine (12). Il n'est permis à personne de réfor- 

(1) M. G. Lil)., t. Il, p. 87. 

(2) Ib/'cL, p. 1G5. 

(3) Ibid., p. 23. 

(4) Ibid., p. 136, 141-142. 

(5) Ibid., p. 165. 

(6) Ibid., p. 140. 

(7) Ibid., p. 21, 87. 

(8) Ibid., p. 51, 87. 

(9) Ibid., p. 84. 

(10) Ibid., p. 71. 

(11) Ibid., p. 21. 

(12) Ibid., p. 51, 162. 



- 56 — 

mer les décisions du pape, il est même interdit de les 
critiquer. Sur ce point, les textes de îsTicolas, Gélase sont 
formels (1). Le pape relève de Dieu seul; c'est à lui seul 
qu'il aura à rendre compte de ses actes. Et alors, atta- 
quant au vif l'ennemi qui prétendait, par les investitures, 
se soumettre le siège de E,ome lui-même, il affirme avec 
Sylvestre (2) : « Personne ne jugera le siège suprême; ni 
l'empereur, ni le clergé, ni les rois, ni le peuple ne pourront 
examiner sa cause. » 

C'était là le point capital, et comme certains partisans 
d'Henri IV voulaient soustraire l'empereur à la juridic- 
tion du pape pour ne le faire relever que de Dieu, Bernold 
insistait et affirmait positivement la dépendance du prince 
vis-à-vis du pape : « O empereur Auguste, disait il avec le 
pape Gélase (3), deux i)ouvoirs gouvernent le mcnde, 
l'autorité sacrée des pontifes et la puissance royale; mais 
l'autorité des prêtres l'empoite d'autant plus qu'au juge- 
ment de Dieu les prêtres seront responsables de la conduite 
même des rois... Tu vois donc par là qu'ils n'ont pas à se 
soumettre à tes volontés, c'est à toi, au contraire, à t'in- 
cliner devant leurs décisions. » Ce n'était pas seulement 
une sux)ériorité d'excellence que revendiquait Beriiold, 
quand il déclarait inférieurs aux pontifes les rois de 
ce monde, mais un réel pouvoir de juridiction sur les 
princes séculiers comme tels, i)uisqu'ils pouvaient les 
déposer de leur trône (4) s'ils refusaient obéissance aux 
décrets du pape. Le titre de roi est inférieur au titre de 
chrétien §t si le pape peut retrancher de l'Eglise par 



(1) M. G. LiJ)., t. II, p. 51, 136, 142. 

(2) Ihid., p. 51, 162. 

(3) Ihld., p. 97, 148. 

(4) Ibid. 



- 57 - 

l'anatlième un roi, à plus forte raison peut-il le priver de 
sa dignité royale. 

Henri lY et les évêques attachés à sa cause étaient donc 
de grands coupables pour avoir prétendu juger Gré- 
goire VU. Accepteraient-ils eux-iuêmes les décisions des 
fidèles qui prétendraient les soumettre à leur tribunal (1)'? 
Ils ont ainsi méprisé toutes les règles imposées par les 
conciles. Leur faute est d'autant plus grave, que Gré- 
goire VII, qu'ils accusaient de parjure, dont ils attaquaient 
l'élection pontificale pour justifier leur refus d'obéissance, 
leur avait proposé, i)arpure bienveillance, d'examiner dans 
un synode la valeur de leurs accusations. Ils avaient re- 
poussé cette ententecordiale, et, sans examen, contre toutes 
les lois, n'ayant d'autre argument que leur haine, ils 
l'avaient déclaré intrus et avaient prétendu nommer un 
autre pape. Grégoire YII n'avait-il pas eu raison de con- 
damner tous ces conspirateurs? 

Malgré" toute Pimj)ortance qu'il lui avait donnée, la 
preuve de Tradition n'était que secondaire pour Bernold. 
Comme le proclamait Marcel, si les apôtres et leurs suc- 
cesseurs avaient affirmé la suprématie du siège de Eome, 
c'était sous l'inspiration du Saint-Esprit. 11 fallait donc 
un fondement aux déclarations des Pères : c'était l'Ecri- 
ture Sainte. 

Le texte (2) le plus important est emprunté à l'évangile 
de saint Mathieu, XVI, 18 : « Tu es Pierre et sur cette 
l>ierre je bâtirai mon Eglise et les portes de l'enfer ne pré- 
vaudront point contre elle; je te donnerai les clefs du 
royaume des cieux et tout ce que tu lieras sur la terre sera 
lié dans le ciel, tout ce que tu délieras sur la terre sera 

(1) M. G. Lil)., t. II, 161. 

(2) Ibid., p. 87, 97, 147, 161. 



- 58 — 

délié dans le ciel. » Oe n'est pas seulement saint Pierre qui 
a reçu ce j)ouvoir, mais avec lui tous les apôtres, et, a])rès 
eux, tous leurs successeurs sous la direction de l'évêi^ue 
de Eome qui en a reçu la plénitude. Le souverain pontife 
a donc autorité sur tous les chrétiens, évoques et fidèles. 

A vrai dire, si l'on hésitait à se détacher des évêques 
rebelles pour suivre le parti du pape, on ne contestait pas 
directement le pouvoir de lier et de délier au pontife 
romain, et, dans toute cette littérature, on ne trouve que 
Wenrich de Trêves (1) qui prétende réserver à Dieu ce 
pouvoir de lier et de délier. Plus nombreux étaient ceux 
qui voulaient faire une exception en faveur des rois et les 
soustraire à toute autre autorité que celle de Dieu. Et 
Bernold leur en demandait la preuve. Jésus-Christ a-t-il 
fait une exception en conférant le pouvoir à Pierre (2)? 
Cela est insoutenable! Nier ce pouvoir, serait d'ailleurs 
acquérir nne triste liberté. Qu'il le veuille ou qu'il ne le 
veuille i)as, celui qui essaie de secouer ce joug ne peut pas 
le repousser, et, au jour de la justice, il pèsera plus lour- 
dement sur les épaules du coupable. Celui qui peut ouvrir 
et fermer le ciel, ne pourrait il juger les choses de la terre"? 
C'est saint Paul qui a dit (I Cor. VI, 3) : « Ne savez-vous 
X)as que nous jugerons les anges! Et nous ne jugerions 
pas, à i)lus forte raison, les choses de cette vie (3)! » 

C'est sur le même principe que Bernold s'appuj^ait pour 
interpréter cet autre passage de saint Paul (Rom. XIII, 2) : 
« Celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu 
a établi (4) ». Si c'est une faute de refuser l'obéissance 



(1) M. G. L/h., t. I, p. 291. 

(2) IblcL, t. II, p. 97. 

(3) Ibid., p. 97, 148. 
{A) Ibid.,-p. 161. 



- S9 — 

au pouvoir civil, quel ne sera pas le crime de celui qui 
s'insurgera contre l'autorité ecclésiastique dont la supé- 
riorité est incontestable? « Cette désobéissance est aussi 
coupable que la divination et cette résistance ne l'est pas 
moins que l'idolâtrie (1) ». (I Eois, XV, 23.) 

A ces textes s'en ajoutait un autre, de valeur toute 
négative, emprunté également à saint Mathieu (X, 24) : 
« Le disciple n'est pas plus que le maître », et en deux 
passages (2), Bernold s'en servait pour montrer qu'évê- 
ques et fidèles, comme inférieurs au pape, ne pouvaient 
jamais prétendre citer l'évêque de Eome à leur tribunal 
et discuter sa cause, à moins qu'il ne les y invitât lui-même. 

S'appuyant sur de telles autorités, plusieurs pontifes 
ont parfois usé de leur pouvoir de lier et de délier; et 
Bernold confirmait la théorie par les faits. ISfavait-on i)as 
vu les Pères, réunis à Ohalcédoine et à Ephèse (3), frapper 
de l'anathème les fidèles de l'église de Oonstantinople qui 
refusaient obéissance au pape, pour s'attacher à leurs 
évoques, Eutycliès et Dioscore. Le pape Grégoire le Grand 
avait rétabli dans sa, dignité l'archidiacre Honorât, que 
l'évêque de Salone avait déposé pour sa fidélité au pape. 
Le pape Simplicius avait soustrait à la juridiction de 
l'archevêque de Ravenne, pour abus de pouvoir, Grégoire, 
évêque de Modène. Des évêques eux-mêmes avaient été 
frappés. Dans un concile de Rome, le pape Félix avait 
excommunié et déposé Acace de Oonstantinople; le pape 
Alexandre avait destitué Pierre de Florence et mis Régi- 
nher à sa place (4). 



(1) M. G. Llb., t. II, p. 161. 

(2) Ibid., p. 50, 161. 
(3j Ibld., p. 165. 

(4) Ibid., p. 147. 



- 60 - 

Mais il fallait avant tout relever le défi de Wido d'Osna- 
bruck. L'excommunication d'un roi, d'un empereur, étnit- 
elle un fait inouï dans l'histoire *? Bernold croyait ji\oir 
beau jeu pour soutenir la négative et il rappelait la sen- 
tence d'Innocent I contre l'empereur Arcadius, qui avait 
permis de cliasser saint Jean Glirysostome de son siège, 
l'anatlième lancé par le pape Nicolas contre le roi franc 
Lotliaire II, qui, ai)rès avoir répudié sa femme Teutberge, 
vivait dans l'adultère avec Waldrade. Desimpies évêques 
avaient excommunié les rois et les empereurs. Saint Am- 
broise avait excommunié Tliéodose, et saint Germain de 
Paris, le roi O.aribert. A plus forte raison l'évêque des évê- 
ques possédait-il cepouvoir. Son autorité suprême s'exerçait 
sur les princes, même en dehors de toute excommunication, 
et c'est en vertu de cette autorité que le pontife romain 
Etienne avait fait descendre du trône Ohildéric^ pour lui 
substituer Pépin, un homme d'action, ca[)able de rendre 
des services au royaume des Francs (1). 

La mesure prise par Grégoire VII contre Henri lY et 
ses adei)tes n'était donc pas un fait absolument nouveau. 
C'était un acte d'autorité, mais le i)ape avait agi de concert 
avec le synode, et pour satisfaire aux devoirs de sa charge. 
Il était le représentant de Dieu, le légitime pasteur : 
quiconque voulait rester chrétien devait avant tout s'at- 
tacher à lui. 

IL — Grégoire VII s'est conformé aux règles de la 
procédure. 

Attaquer directement le pouvoir de Grégoire VII était 
une manœuvre un peu hardie dont le succès n'était pas 

(1) M. a. L'h., t. II, p. 97, 148. 



- 61 -^ 

certain. Aussi essaya-t-on, en même temps, de montrer que 
le pape avait abusé de ce prétendu pouvoir et que ses 
mesures étaient illégales. Bernold (1) nous parle de ces 
évoques qui reprochaient au ]3ape d'avoir excommunié le 
roi sans lui permettre de présenter sa défense. î^ous ne 
connaissons pas ces auteurs, car cette affirmation se trouve 
dans le De damnatione schismaticorimi de 107G, et tous les 
écrits dans lesquels est formulé ce reproche datent de 
la deuxième excommunication. En 1080-1081, c'est Wido 
d'Osnabruck (2), Wenrich de Trêves (3) qui parlent de 
l'affolement du pape, de sa précipitation ; c'est Pierre 
Orassus (4), Guibert (5) qui en appellent d'une sentence 
prononcée en l'absence de l'accusé, sans preuve et sans 
enquête. De nos jours, M. Mirbt (6) s'est fait l'écho de ces 
critiques. Il s'étonne de voir Grégoire VII et ses défen- 
seurs, d'une part, in voquer la constitution de l'Eglise contre 
leurs ennemis, d'autre part, s'afÉ'ranchir de ces mêmes lois. 
Il croit trouver là une contradiction. 

La partie des œuvres de Bernold où nous trouvons 
l'examen de ces critiques a un caractère tout particulier. 
C'est un écrit de jeunesse, sous forme de correspondance, 
composé vers 1070-1077 en collaboration avec Adalbert, 
ancien écolâtre. Dans une première lettre, Bernold inter- 
roge Bernard, un de ses maîtres, sur la légalité des 
mesures prises par le pape, en 1075, contre Henri lY. Dans 
une seconde lettre, écrite après la réi^onse de Bernard, il 
lui propose certaines observations. Ainsi Fauteur ne 



(1) M. G. Lib., t. II. p. 86. 

(2) Ibid., t. I, p. 468. 

(3) Ibid., p. 291. 

(4) Ibid., p. 446. 

(5) Ibid., p. 622. 

(6) Mirbt, p. 210-213. 



- tJ2 - 

s'adresse pas à des adversaires qu'il veut combattre; 
cependant il nous fait connaître indirectement l'existence 
de ce parti opposé. S'il consulte, s'il écrit, c'est toujours 
X^our défendre le pape. 

Bernold (1) énonce, d'abord, en principe général, la 
supériorité absolue du pontife romain. Par là s'explique, 
au fond, toute la conduite de Grrégoire YII. S'il est le 
chef suprême, s'il est le législateur, il est au-dessus des 
lois; il peut, s'il le juge bon, se dispenser de les suivre. 
Mais il en est autrement des évêques et des fidèles qui 
ne doivent jamais se soustraire à l'action des lois de 
l'Eglise, comme ils ne peuvent jamais se soustraire à la 
juridiction du pape. Il ne sont pas les maîtres de la loi. Il 
n'y a donc pas contradiction dans la manière d'agir de 
Grégoire YII. 

Il fallait aller plus avant et voir si Grégoire YII avait fait 
acte d'autorité ou suivi la législation reçue. Bernold exa- 
minait alors quelles étaient les lois de l'Eglise en matière 
de procédure. 

Il est un peu prétentieux de parler ici de législation. 
A vrai dire, à cette époque, il n'y avait rien de tout cela ; 
du moins, il n'existait pas de code oii auraient été réunies 
les règles à suivre dans l'administration de la justice. Ce 
sont surtout les lettres des papes qui nous renseignent 
d'une façon i^ratique sur ces coutumes et nous n'y trouvons 
rien de bien fixe (2). 

Ainsi que Bernard (3), Bernold (4) distinguait deux 
sortes de jugements, suivant que la cause à examiner 



(1) M. G. Lib., t. II, p. 29, 47. 

(2) Mirbt, p. 201. 

(3) 31. G. Lib., t. II, p. 30. 

(4) Ibid., p. 48. 



- 63 - 

était un crime douteux ou certain. Ils s'accordaient aussi 
sur la procédure à suivre dans les causes douteuses. Il fallait 
non seulement la présence des accusateurs, à quil'on faisait 
prêter serment, mais encore le juge ne pouvait prendre 
aucune décision en Pabsence de l'accusé. Et pour faciliter 
à celui-ci le droit de se défendre, on lui accordait un 
certain délai. Ce délai expiré, si l'accusé ne se présentait 
pas, s'il ne donnait pas d'excuse valable sur son absence, 
on le jugeait et on le condamnait comme s'il avait été 
présent. 

Sur les crimes certains, les deux auteurs étaient en 
désaccord. Bernard (1) voulait faire une nouvelle division 
et distinguer ceux que l'accusé avouait lui-même comme 
tels, et les actes qu'il reconnaissait avoir faits, mais dont 
il niait le caractère de faute. Bernold (2) jugeait cette 
complication inutile, il faisait entrer cette dernière espèce 
parmi les jugements, douteux et les soumettait à la même 
procédure. 

La divergence s'accentuait entre les deux amis sur la 
manière de traiter le« crimes certains et avoués tels. 
Bernard (3) croyait nécessaire de faire appel, ici encore, 
à un j ugement synodal pour manifester au coupable l'arrêt 
d'excommunication. Pour éviter, dans l'application des 
peines, les retards qu'entraînerait la nécessité d'un synode 
et, par conséquent, pour conserver à la discipline toute sa 
force, qui s'énerverait plus ou moins par suite des nom- 
breuses causes à juger, Bernold (4) repoussait, dans ce 
-cas, toute convocation du coupable et c'est pour cela 



(1) M. G. Lib., t. II, p. 32. 

(2) Ibid., p. 48. 

(3) Ibid., p. 32. 

(4) Ibid., p. 48-49. 



- 64 - 

{juHl rejetait (1) les décrets d'un concile de Tribur invo- 
qués (2) par son contradicteur. Cette doctrine s'accordait 
mieux avec le pouvoir absolu du pape, qu'il voulait sauve- 
garder avant tout 

Une fois les règles établies — et telles qu'il les posait, 
elles étaient conformes aux coutumes du xi® siècle — il 
fallait en faire l'application au cas de Grégoire YII (3). 
Bernold commence i.)ar établir le caractère illégal de 
l'arrêt de proscription lancé par l'assemblée de Worms 
contre Grégoire VII. Il fait l'histoire de ce conciliabule, 
et il a soin de mentionner qu'il tient ce récit de témoins 
oculaires. Il raconte comment Henri lY, poursuivi déjà 
depuis longtemps par les sollicitations du pape, qui clier- 
clia(it à le ramener à de meilleurs sentiments, pressentant sa 
condamnation au synode de Eome qui devait examiner sa 
cause, avait assemblé tous ses fidèles à Worms; et il nous 
fait assister au tumulte que suscitèrent Eoland et ses amis, 
les envoyés de Pemi)ereur, quand ils parurent au synode 
de Eome et ordonnèrent au pape de quitter sans délai le 
siège du bienheureux Pierre. Puis il examine cette mesure 
prise par les rebellas. Elle est doublement illégale. Ces 
évêques, qui ont voulu déposer Grégoire YII, ne savent- 
ils pas que Dieu seul peut lui demander compte de ses 
actes ? Si le pape leur a permis de discuter son élection 
et déjuger sa conduite, ils ne devaient le faire qu'en sa 
présence. Ces proscripteurs ont foulé aux pieds toutes les 
lois. Ils ont prétendu se soumettre l'évêque des évêques. 

ISTon seulement ils l'ont condamné sans avoir obtenu 
un aveu de culpabilité, sans l'avoir convaincu de crime, 

(1) M. G. Llh., t. II, p. 54. 

(2) Ihid., p. 34. 

(3) Ihid., p. 49. 



- 65 - 

mais ils Pont déposé sans lai permettre de se défendre 
devant leur tribunal. Ces farouches insensés auraient-ils 
permis que l'on traitât seulement leur valet "avec tant de 
témérité (l)"? Qu'ils sachent donc comment les Pères ont 
parlé de ces proscripteurs, car ils en sont. Et Bernold, 
changeant de méthode, d'accusateur se faisait avocat et 
justifiait par la conduite de ses enneinis l'excommunica- 
tion lancée par Grégoire VII (2). Le clerc qui se sera in- 
surgé contre son évêque, disent Fabien et Oalixte, sera 
dégradé sans jugement et déclaré infâme, sans espoir de 
pardon. Le crime des évêques rebelles de Worms est 
donc certain, puisque les Pères Font défi.ni comme tel. Par 
conséquent, c'est avec raison qu'ils ont été condamnés sans 
délai. Puis Bernold ajoutait avec indignation (3) : quand 
même Grégoire YII n'aurait pas été autorisé à agir ainsi 
par les exemples de ses prédécesseurs, l'insolence inouïe 
des proscripteurs aurait mérité cette peine, à elle seule. 
Au lieu d'accuser leur chef, ils devraient le remercier, 
X)uisqu'il leur a laissé une espérance de pardon. 



§ III 

REMARQUES : LES ARGUMENTS DE BERNOLD : LEUR 

ORIGINALITÉ ; LEUR VALEUR : LES FAUSSES DÉCRET ALES ; 

INSUFFISANCE DES PREUVES D'ÈCRITURE SAINTE ; 

ERREURS HISTORIQUES 



Quelques remarques s'imposent sur ces diverses ques- 
tions, principalement sur la thèse du pouvoir absolu des 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 50. 

(2) Ibid., p. 51-52. 

(3) Ibid., p. 52. 



- 66 - 

papes que soutient Bernold, et sur les arouinents dont il 
se sert pour l'établir. 

Observons d'abord que Bernold, comme du reste tous 
les auteurs de l'époque, ne distingue pas, à vrai dire, entre 
les deux excommunications lancées par le pape, en 1076 et 
en 1080, contre Henri IV et les siens. Il y avait là, cepen- 
dant, deux faits bien distincts : la mesure de 1076 n'était 
que provisoire, en attendant l'arrêt de la diète convoquée 
à Augsbourg; celle de 1080 était définitive, i^uisque le 
pape rejetait Henri IV pour toujours et lui substituait 
Eodolplie. Les résultats en avaient été bien différents : la 
première aboutit à l'humiliation de l'empereur à Oanossa; 
la deuxième, à la prise de Kouie et à la fuite du pape 
devant l'ennemi. 

En réalité, il n'y avait pas confusion dans l'esprit de 
Bernold. 11 se plaçait à un i^oint de vue tout à fait général. 
Il discutait sur le pouvoir des papes d'excommunier et de 
déposer les évêques et les rois et, s'il faisait allusion aux 
événements qui avaient été la cause de ses écrits, cette 
allusion était toute accidentelle, portant sur le refus des 
ennemis de Grégoire VII d'examiner sa cause dans un 
synode romain. Il dégageait cette conclusion d'ensemble, 
que l'on n'était nullement parjure eu abandonnant son 
évêque pour suivre le chef suprême : il avait atteint son 
but. 

La même raison nous explique pourquoi nous ne trou- 
vons pas de distinction très nettement établie entre 
l'excommunication et la déposition. Il faut ajouter qu'à 
cette époque cette distinction n'était pas nette, même 
n'existait pas pratiquement. L'anathème entraînait la 
déposition, puisque les fidèles ne devaient plus obéissance 
au prince excommunié. 



— 67 — 

Une seconde réflexion nous est suggérée par la compa- 
raison du système de preuves employées par Bernold 
avec les arguments apportés par les autres champions de 
la cause pontificale. Bernold n'a aucune originalité ; et cette 
affirmation cadre bien avec ce que nous disions plus haut, 
qu'il était l'écho fidèle de la pensée contemporaine. Toutes 
les autorités qu'il invoque à l'appui de sa thèse, que ce soit 
la Tradition ou l'Ecriture Sainte, se retrouvent dans les 
écrits des autres défenseurs de Grégoire YII. Gomme Ber- 
nold, Bonizo de Sutri (1), Manegold de Lautenbach (2), 
l'anonyme d'Hirschau (3) en appellent aussi à l'histoire 
de l'Eglise, et ce sont les mêmes faits qu'ils présentent. 
Sans doute, plus d'un auteur a pu suivre l'exemple de 
Manegold et puiser dans les œuvres de Bernold; nous ne 
croyons pas toutefois que l'on puisse généraliser ce fait et 
soutenir la complète originalité de Bernold. Il semble même 
que nous pouvons indiquer la source commune où lui et 
ses compagnons d'armes auraient trouvé exposés ces 
divers arguments. Ce serait la lettre de Grégoire VII à 
Hermann, évêque de Metz, qui lui demandait « de réfuter 
l'insanité de ceux qui prétendent que le siège apostolique 
n'avait pas le droit d'excommunier le roi Henri... et qu'il 
ne pouvait délier personne du serment de fidélité qu'on 
lui avait prêté (4). » Cela paraît d'autant moins invrai- 
semblable que cette lettre est du 15 mars 1081, et la 
plupart des écrits en faveur du pape appartiennent à 
l'époque postérieure. En ce qui concerne Bernold, il est 
d'autant plus certain qu'il s'est inspiré de cette lettre que 



(1) M. G. Llb., t. I, p. 606-608. 

(2) Ibid., p. 361. 

(3) Ibid., t. II, p. 225. 

(4) P. L., t. CXLVIII, col. 594. 



- 68 - 

dans un i)assage, au moins, il suifc son modèle pas à pas, 
on pourrait même dire mot à mot : il y a des ressemblances 
textuelles (1). 

Nous pouvons donc croire qu'il y avait dans ce procédé 
d'argumentation un système qui appartenait plutôt au 
xi^ siècle qu'à tel ou tel auteur. 

Si maintenant nous examinons dans le détail cliacune 
de ces preuves, nous sommes obligés de reconnaître qu'elles 
sont pour la plupart très faibles. Beaucoup même n'ont 
aucune valeur. 

Pour établir le pouvoir suprême de l'évêque de Eome, 
Bernold invoquait le témoignage des Pères de l'Eglise. 
Certes, les textes sont péremptoires : il ne peut pas se tenir 
de concile sans l'assentiment du pape ; il juge en dernier 
ressort les évêques, à plus forte raison les princes de la 
terre et il ne relève que de Dieu. Malheureusement la plu- 
part des décrétales auxquelles l'auteur se réfère sont 



(1) Texte de Grégoire VII. P. L., 
t. OXLVIII, col. 594. 

a) NuînquLcl sunt hic reges 
exceptt ? Aut non sunt de ovibiis 
quas tilius Dei B. Petro commisit ? 
b) Quis, rogo, iiiliacwiiiversali 
concessLone ligandi atque solvendi 
a potestate Pétri se excliisum esse 
existimat; c) iiisi forte infelix 
ille qui, jugum domini portare nol- 
lens; d) dlaboli se subjictt oneri 
et in numéro ovium Christi esse 
récusât? e) Gai tamen hoc ad 
7niseramlibertate'm minime pro- 
ficit quod potestatem Pétri divini- 
tus sibi concessam a saperba cer vice 
excutit, quoniam quanto eam quis- 
que, per elationera, ferre abnegat, 
tanto durius;^^ ad damnatioiievi 
suam in judicio portât. 



Texte de Bernold. 

M. G. Ltb., t. II, p. 97. 

a) Numquid D. N. J. G. ali- 
quid excepit oum B, Petro côn- 
cesserit, imo sanctœ Ecclesise in 
persona Pétri,... ut in cœlo liga- 

tum b) Quis inquam de tam 

uiiiversali jpotestate poterit 
emancipare; cj^i/si/orte ille qui 
potius; d) sub tyrannide dtaboli 
per Ire, quam subsuavi jugo domi- 
ni regnare delegerit? e) Gui ta- 
men hoc ad miseraiifltbertatem 
non proderit, quia sub ecclesiastica 
potestate, etsi non ad salutem ; 
f) ad damnationem semper ma- 
nebit. 



— 69 — 

apocryphes et non seulement elles ne sont pas des papes 
auxquels il les attribue, mais elles ont été composées aune 
époque bien postérieure. 

Vers le ix® siècle, en effet, les fausses décrétales sont 
d'un usage fréquent chez les auteurs, qui puisent au recueil 
du Pseuclo Isidore sans en discuter la valeur. Personne 
ne songe à se demander si les lettres et les décrets des 
premiers successeurs de saint Pierre, auxquels on em- 
X^runte des déclarations aussi formelles sur la suprématie 
des papes, sont authentiques. De tels arguments servaient 
trop bien la cause de Grégoire VII pour qu'on les négli- 
geât et Bernold, comme tous ses contemporains, comme 
ses adversaires eux-mêmes qui voulaient y trouver leur 
justification, Bernold y puise à pleines mains. Ainsi ils ne 
sont pas authentiques : ce texte du pape Anaclet où l'église 
de Eome est dite la première de toutes les églises (1), 
ceux des papes Marcel (2), Jules (3), Damase (4), qui ré- 
servent au pape la convocation de tous les conciles; il est 
apocryphe ce passage emprunté au pape Alexandre (5) qui 
rapporte cette parole de saint Pierre : « Que l'ennemi du 
l)ai)e soit votre ennemi », ce texte du pape Sylvestre (6), 
ré[)été plusieurs fois, dans lequel il déclare que le pape 
ne relève ni du clergé, ni des rois, ni des empereurs. Surtout 
ils sont apocryphes ces décrets attribués aux papes Gré- 
goire (7) et Hadrien (8) qui affirmaient l'autorité du pape 
sur toute puissance séculière. Et en ce qui concerne la pro- 

(1) Hiiischius, Decretales Pseudo-Isidorianœ, Leipzig, 1863, p. 81, 

(2) Ibid., p. 223. 
t3) lUd., p. 456. 

(4) lUd., p. 502. 

(5) Ibld., p. 94. 

(6) Héfélé, t. I, p. 432. 

(7) Sdralek, Die Streitschriften Altmanns Von Passait, p. 173. 

(8) Hinschius, p. 769. 



- 70 - 

cédure à suivre dans les jugements, elles ne sont pas 
authentiques ces décisions attribuées aux papes Fabien (1) 
et Calixte (2) qui condamnent sans jugement les clercs 
insurgés contre leur évêque. 

Il faut donc y renoncer. Sans doute Pargument d'auto- 
rité n'est pas complètement ruiné : il reste encore quelques 
textes, en particulier celui de Gélase : « L'empereur doit 
s'incliner devant les. prêtres qui sont responsables de la 
conduite des rois », mais elle est singulièrement diminuée. 

Quoi qu'il en soit de la valeur absolue de ces témoi- 
gnage, si, au TX^ siècle, le Pseudo Isidore était reçu sans 
contestation, Grégoire VII et ses partisans ne sont pas 
les auteurs de ces théories dominatrices; et c'est à tort 
que M. Martens (3) leur attribue l'invention de cette doc- 
trine qu'il appelle hiérocratique. Dès le temps de Charles 
le Chauve (4), commençait à se développer cette doctrine 
que Eome était la source de toute puissance royale; et 
le pape Nicolas I (5) l'affirmait déjà dans sa lettre à 
Adventius de Metz. Il faut même remonter aux premiers 
temps de l'Eglise, si l'on considère la question au point de 
vue tout à fait général de la primauté du pontife romain. 

Bernold était peut-être encore moins heureux dans le 
choix des passages de la Sainte Ecriture, du moins quand 
il prétendait y trouver le pouvoir souverain des papes sur 
les princes eux-mêmes. De tous les textes qu'il lui em- 
prunte, un seul peut avoir les apparences d'une preuve : 



(1) Hinschius, p. 137. 

(2) Ihld., p. 167. 

(3) Martens, Grûgor VII. Sein Leben u?id Wirken. Cf. P. Fournier, 
dans le Bulletin critique, 1897, t. III, p. 438-439. 

(4) A. Lapôtre, L'Europe et le Saint-Siège à réjjoque carolin- 
gienne, 1'® part., Le pa%ie Jean VIII, Paris, 1895. 

(5) P. L., t. CXIX, col. 887. 



- 71 - 

celui où. Pierre reçoit le pouvoir de lier et de délier. Les 
autres sont en deliors de la question, ou bien se retournent 
contre la thèse de l'auteur, et il est obligé, pour en tirer 
profit, de paraître en ignorer le sens vrai. 

Si Jésus-Christ dit à ses apôtres : « Le disciple n'est 
pas au-dessus du maître » , c'est pour leur faire entendre 
— le contexte est très clair — qu'ils seront comme lui 
persécutés par les hommes. Si saint Paul reconnaît aux 
« saints » le droit de juger les choses de ce monde, c'est 
pour leur conseiller de trancher entre eux leurs différends 
privés, sans recourir aux juges païens; et la supériorité sur 
les anges eux-mêmes, que l'apôtre affirme, est d'un autre 
genre et doit s'exercer en une autre vie. Une s'agit nulle- 
ment des relations de l'Eglise et de l'Etat. 

L'argument tiré du texte de l'épître aux Romains, 
on il est dit que résister aux princes c'est résister à Dieu, 
tout d'abord renversait ce point de la doctrine de Bernold 
qui faisait du pouvoir royal une institution toute humaine. 
Bien plus, son a fortiori supposait ce qu'il croyait établi 
solidement j)arle pouvoir de lier et de délier : la dépen- 
dance réelle du domaine temporel i)ar rapport au domaine 
sx^irituel, du roi vis-à-vis du pape. Or il est manifeste que, 
par ce pouvoir de lier et de délier, saint Pierre n'a pas 
reçu d'autre suprématie qu'une suprématie d'ordre spiri- 
tuel. Les évoques, comme tels, sont tout entiers sous sa 
dépendance, mais non comme seigneurs temporels: les rois 
lui sont soumis comme chrétiens, mais non comme rois. 

Il y a aussi bien à corriger dans l'argument historique 
invoqué par Bernold, i^our appuyer par les faits la doctrine 
qu'il croyait avoir établie. 

îTous ne parlons pas des mesures prises contre certains 
évêques. On ne les contestait pas, et, d'ailleurs, les faits 



- 72 - 

sont exacts. Mais quand on prétendait trouver dans l'his- 
toire des exemples d'excommunication et de déposition des 
rois par les papes, la lutte était plus chaude ; on contes- 
tait les faits, on les expliquait. Ce n'était pas sans ra'son; 
en réalité, là encore, il y avait eu des méprises. 

L'excommunication de l'empereur Arcadius par le pape 
Innocent I repose sur un document apocryphe (1) ; les 
mesures prises par saint Ambroise contre Théodose étaient 
nne invitation à la pénitence, elles ne retranchaient pas de 
l'Eglise le prince coupable (2). Lothaire et Oaribert avaient 
été frappés i)ourleur vie licencieuse. A vrai dire, un seul 
fait montrerait en acte ce prétendu pouvoir absolu des 
papes sur les rois; ce serait la déposition de Ohildéric III 
par Zacharie. Mais, outre que Bernold faisait erreur en 
l'attribuant à Etienne II, il dénaturait complètement le 
fait. Aux envoyés de Pépin le Bref qui l'interrogaient sur 
les rois de France, dontlafaiblesse et lanonchalanceétaient 
nuisibles au pays, le pape avait répondu « qu'il serait 
mieux de donner le nom de roi à celui qui en avait la sa- 
gesse. » Pépin s'autorisa de cette j)arole pour déposer 
Ohildéric III, mais le pape ne prononça pas lui-même cette 
déchéance. 

Il faut donc en convenir, les arguments présentés par 
Bernold sont peu solides, dès lors sa thèse est bien com- 
promise, du. moins dans cette partie : la dépendance des 
rois vis-à-vis des papes. 

Il n'entre pas dans le but de ce travail d'examiner en 
elle-même cette thèse difficile des relations de l'Eglise et 



■'»•' 



(1) Jaffé, Eegesta x>ontificuin, 2^ édit., t. I, p. 44 n» 290. 

(2) Fr. Van Ortroy, Les vies grecques de saint Amhroise et leurs 
sources, dans Airibrosiana, Milan, 1897, s'attache à ruiner la légende 
qui représente saint Ambroise arrêtant en personne l'empereur Théodose 
,sur le seuil de la baf^ilique de Milan. 



- 73 - 

de l'Etat. Qu'il suffise d'indiquer les principes de solu- 
tions posés par Léon XIII dans son encyclique Immor- 
tale Dei. Chacune des ,deux sociétés, dit-il, est souveraine 
dans son domaine. Le pape ne pourra jamais intervenir 
dans le domaine de l'Etat que si les intérêts spirituels 
de ses fidèles sont enjeu. 

Si, au xi^ siècle, nous voyons Grégoire VII se réclamer 
d'un pouvoir plus étendu sur les princes, et, au nom de 
intérêts de l'Eglise, déposer du trône ceux qui lui refusent 
obéissance, c'était sans doute parce que le salut des âmes 
exigeait cette intervention, mais c'était x^lutôt en vertu 
d'un fait qui se changeait en droit et i)assait même dans 
le droit écrit : c'est le cas pour les lois de la Germanie. 
La société étant avant tout chrétienne, les peuples 
s'étaient habitués à considérer le pape comme le chef 
suprême, même dans le domaine temporel que l'on subor- 
donnait d'une façon absolue nu domaine s[)irituel. Les 
papes acceptèrent ce pouvoir, le développèrent et en 
usèrent pour le bien de la société comme le ht Gré- 
goire YII. Ils étaient de leurs temps : c'est leur seule 
justification, mais elle est réelle. 

Quant au raisonnement dont Bernold se servait pour 
justifier Grégoire YII d'avoir lancé l'excommunication 
contre Henri IV, sans lui permettre de se défendre, il 
était d'une logique rigoureuse, et celui qui admettait les 
prémices de son argument devait le suivre jusqu'au bout. 
Mais là était le défaut de la cuirasse. Si le droit n'était 
pas déterminé d'une façon précise, il y avait toujours 
possibilité de trouver un subterfuge pour s'échapper. 
Cependant ceux qui usaient de ces moyens sentaient bien 
le peu de solidité de leur posicion, x)uisque, malgré leurs 
protestations d'innocence, ils allèrent à Canossa se 



— 74 — 

déclarer coupables. C'est ce qui nous permet de croire que 
Bernold nous a décrit fidèlement la procédure en usnge, 
à l'époque, dans les causes jugées par l'Eglise. 



CHAPITRE V 



LES MESURES DISCIPLINAIRES 

(suite) 



EXCOMMUNICATION ET DÉPOSITION 
— LEUES SUITES 



I. — LES RELATIONS AVEC LES EXCOMMUNIES 

§ I 

LE CAS DE CONSCIENCE 

Pour assnier l'efficacité des mesures prises par Gré- 
goire VII contre l'empereur d'Allemagne et ses partisans, 
il était nécessaire de leur donner un caractère ijratique. 
Mais pour obliger à faire pénitence ceux que l'Eglise 
avait dû rejeter de son sein, pour les amener à reconnaître 
les droits de l'Eglise, fallait-il les isoler de la communauté 
chrétienne'? La société du xi® siècle était profondément 
catholique. S'il était défendu de communiquer avec ces 
malheureux, être excommunié, c'était mourir en quelque 
softe à toute vie sociale, et cette mort était celle d'un 
grand nombre. S'il s'agissait d'un roi qui ne pouvait plus 
entrer en relation avec ses sujets, quelle n'était pas la gra- 



- 76 - 

vite de cette situation! En fait, il y eut, à cette époque, 
surtout vers 1080, une sorte de crise morale en Allemajïne 
et en Italie. Dans quelle limite devait-on éviter tout rap- 
X)ort avec les excommuniés? Ou était indécis. 

Les partisans de l'empereur reconuureut au pape le 
droit de les rejeter entièrement liors de l'Eglise, mais ils 
contestèrent l'opportunité de cette mesure. L'auteur 
anonyme du De iinitate ecclesiœ (1) affirme qu'en repoussant 
ainsi un chrétien, en méprisant une créature ornée de la 
grâce, on porte atteinte à la gloire de Dieu. Surtout il a 
peur qu'un tel isolement ue soit funeste au bien public; et il 
tremble à la pensée que des évêques quittent leur diocèse 
pour fuir Henri IV. De son côté, Sigebert de Gembloux (2) 
s'indigne, en termes éloquents parfois; et ce n'est point 
tant de voir mépriser et fuir les [)rêtres rebelles dont il se 
fait le défenseur, que de voir se résigner à une niort-éter- 
nelle des chrétiens insensés qui ne veulent pas faire appel 
à leur ministère. L'auteur de tous ces maux, le pape, est 
un maudit. 

Dans le parti grégorien, Manegold (3), Gebhard de 
Salzburg (4) se montrèrent intransigeants et refusèrent 
toute transaction comme une lâcheté. 

Bernold fut un de ceux à qui l'on s'adressa pour trancher 
ce cas de conscience. Sa lettre au moine Gebhard (5) nous 
en est une preuve. Il y revint à, i)lusieurs reprises. Parfois 
c'est une discussion qui l'amène à s'expliquer sur ce sujet, 
comme dans ses lettres à Reccho (6); ou bien encore le 

(i) M. G. Lib., t. IT, p. 195, 253. 

(2) Ibld., p. 439, 447. 

(3) Ibid., t. I, p. 391. 

(4) Ibld., p. 265. 

(5) Ibid., t. II, p. 112. 
(6j Ibid., p. 103. 



— 77 - 

Souci (le justifier les décisions du pape et la conduite des 
moines qui les mettaient en pratique (1). ]^ous rassem- 
blerons ces diverses données pour présenter en un tout 
les vues de l'auteur. 

§ Il 

LA SOLUTION DE BEKNOLD. — DÉFENSE ABSOLUE DE 
COMMUNIQUER AVEC LES EXCOMMUNIÉS 

Pour préciser le sens de la question, Bernold se demande 
quels sont ceux avec qui toutes relations étaient peut-être 
interdites? Il ne s'agissait pas des simples pécheurs dont 
l'Eglise, quelque grand que fût leur crime, n'avait pas 
encore puni la faute par un anatlième. Quelques-uns es- 
sayaient, en effet, de les confondre avec les excommu- 
niés (2), et, puisqu'il était permis de communiquer avec 
les uns, il n'y avait pas d'exception pour les autres. Bernold 
établissait une distinction réelle entre ces deux classes. 
Sans doute, tout chrétien devait réprouver les crimes du 
pécheur; mais la charité l'obligeait à s'attacher à ce frère 
défaillant. Tant que l'Eglise ne le repoussait pas, le fidèle 
devait imiter le Christ qui vivait avec les publicains i^our 
les ramener au Père, et souffrir, si c'était nécessaire, pour 
rattacher au tronc (3), source de la sève vivifiante, ces 
branches sur le point de s'en détacher. C'était mettre 
le baume sur la plaie (4). 

Mais une autre conduite s'imposait vis-à-vis de ceux 
qui s'étaient attiré l'excommunication. jSTous savons déjà 



(1) M. G. Llb., t.. II, p. 59, 95, 16L 
(2j Ibld., p. 96, 114. 

(3) Ibid.,^. 96. 

(4) Ibid., p. 95. 



- 78 - 

que, de ce fait, les fidèles étaient déliés de tout serment, 
quand il s'agissait d'un supérieur. M roi, ni évêque 
n'avaient plus droit à l'obéissance de leurs sujets; l'auto- 
rité du pape l'emportait. Bien plus, il y avait défense 
absolue de s'adresser à un i^rêtre excommunié pour en 
recevoir les sacrements. Bernold (1) rapporte les actes du 
synode tenu à Rome en mars 1075. Grégoire YII y avait 
renouvelé les décrets de ses prédécesseurs contre ceux 
qui achetaient les charges ecclésiastiques et contre les 
prêtres coupables du crime de fornication. 11 leur inter- 
disait l'exercice de leurs fonctions et ajoutait : « Le peuple 
ne doit en aucune façon assister aux of&ces des clercs qui 
ne tiendraient pas compte des précédentes ordonnances, 
identiques aux ordonnances des Pères; la crainte du 
peuple et de son blâme fera a;insi rentrer dans le devoir 
ceux que l'amour de Dieu et le souci de la dignité de leur 
état laissent indifférents. » Et non seulement il était 
interdit d'assister à leurs offices, on ne pouvait même pas 
s'adresser à eux ï)our les sacrements les plus nécessaires 
à la vie chrétienne. 

Dans le camx) ennemi, on protesta en vain. A ces récri- 
minations, Bernold opposait la loi. 11 faut prendre toutes 
sortes de précautions, disait-il, caveant (2); car ce n'est 
pas le salut, mais la damnation que le fidèle recevrait de 
ces mains coupables. L'obéissance est plus agréable à 
Dieu que tous les sacrifices ofiérts en union avec les 
excommuniés, par leur intermédiaire. Leur pouvoir d'in- 
tercession ne leur sert qu'à attirer la malédiction divine 
sur eux et les peuples. Leur prière est une abomination (3). 

(1) M. G. LiJj., t. II, p. 61. 

(2) Ibld., p. 67. 

(3) Ihid., p. 80-81. 



- 79 - 

Cette mesure de Grégoire VII n'atteignait que les clercs. 
Sans doute, elle les privait de toute autorité spirituelle, 
mais encore pouvaient-ils s-accommoder assez facilement 
de cette déchéance. Il était donc nécessaire de rendre l'iso- 
lement plus complet, de les séparer radicalement de la 
société. En même temps, il fallait que ces mesures d'ex- 
clusion fassent applicables à tous ceux qui étaient 
atteints par les anatlièmes du pape, clercs et laïques, de 
façon à rendre leur situation insupportable et à les 
ramener ainsi dans le droit chemin. Kous n'avons pas sur 
ce point de décret propre à Grégoire YII. La législation, 
ou plutôt, les coutumes admises sur la conduite à tenir 
vis-à-vis des excommuniés lui sont bien antérieures. Ber- 
nold les fait remonter aux apôtres (1). Saint Paul (2), en 
eflet, écrivant aux habitants de Thessalonique et de 
Oorinthe leur recommandait de s'éloigner de tout frère 
qui vivait dans le désordre. 

Les conciles et les papes s'inspirèrent de cette doctrine; 
et à Nicée, à Antioche, on s'autorisa de cet exemple pour 
ordonner aux fidèles de fuir les hérétiques. Les Pères 
avaient même eu le soin de spécifier les relations de la vie 
sociale les plus communes qu'il fallait éviter. Le pape 
Oalixte (3), dans un décret fameux, défendait non seule- 
ment toute démonstration d'amitié, d'affection fraternelle, 
osGulum, mais encore le moindre salut. A plus forte raison 
ne pouvait-on pas manger avec de tels hommes, leur 
adresser la parole. Telle était la ligne de conduite que 
Grégoire VII avait tracée. 

Si un chrétien ne tenait pas compte de ces défenses et 

(1) M. G. Llb., t. II, p. 163, 167. 

(2) Ibid., p. 81. 

(3) Ibid., p. 95, 104, 113, 163. 



- 80 - 

entrait en relation avec un excommunié qu'il connaissait 
comme tel (1), il méritait de partager son sort, et, par le 
fait même, il était aussi excommunié (2). Et c'étaient non 
seulement ceux qui les favorisaient ouvertement en pro- 
fessant leurs doctrines et en les aidant de leur pouvoir; 
mais ceux-là même qui, sans partager leur erreur, avaient 
quelques rapports avec eux; car on ne jjeut pas être à la 
fois dans l'Eglise en lui obéissant et hors de l'Eglise en 
l'attaquant (3). Il ne suftisait pas, en effet, de sauvegarder 
les intentions, la loi était stricte. Le pape Gélase l'avait 
dit : les complices, les sectateurs des excommuniés, tous 
ceux qui, sont en communion avec eux subiront la même 
l)eine. Le concile d'Antioche ordonnait de rejeter de 
l'Eglise ceux qui, malgré la défense qui en avait été 
faite, continuaient à vivre avec ces hérétiques; et saint 
Augustin dans un concile de Cartilage avait établi la 
même sanction. 

On représentait à Bernold que cette loi devenait d'une 
application impossible, étant donné le grand nombre des 
excommuniés (4). Cette excuse n'est pas valable, répon- 
dait-il, de même que les nombreuses fautes légères, aux- 
quelles nous sommes exposés chaque jour, ne nous excu- 
sent pas du péché. Il ne voyait là qu'une raison de faire 
meilleure garde. 

Ce qui rendait la mesure plus grave, c'est que cette 
défense était universelle. Non seulement les religieux (5) 
y étaient soumis — et loin de trouver un prétexte, pour 
les en dispenser, dans leur séparation complète d'avec le 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 80, 113. 

(2) Ibid., p. 94, 95, 104, 113, 163. 

(3) Ibid., p. 113. 

(4) Ibid., p. 166. 

(5) Ibid., p. 165. 



-8i ^ 

monde, Beriiold leur faisait une obligation plus rigoureuse 
de se soumettre à ces décrets du pape — mais encore le 
clergé séculier, les prélats et tous les fidèles devaient se 
garder de toute relation avec les excommuniés. Il n'y 
avait, au dire de Bernold, aucune exception, caveant 
omnes (1). 

Bien plus, la loi ne perdait rien de sa force par suite de 
la mort du pape qui Pavait portée. Le pape ne meurt pas ; 
et Bernold (2), réfutant les « inepties » de certains excom- 
muniés, qui prétendaient être délivrés de leur peine par la 
mort de Grégoire VII, leur rappelle qu'ils sont toujours 
sous le coup de l'anatlième. 

Il était défendu de communiquer non seulement avec 
ceux qui avaient été excommuniés nommément, on devait 
fuir ceux même qui entraient en relation avec eux (3). 
Puisque tous les complices et tous les partisans des excom- 
muniés étaient frappés delà même peine, il était défendu, 
et encore sous peine d'excommunication, d'assister à leurs 
offices, de les saluer, de prendre place à leur table. Autre- 
ment la loi n'avait plus aucune valeur. Celui qui embrasse 
le parti d'un hérétique peut-il en même temps le réfuter I 
Le receleur n'est pas moins coupable que le voleur et tous 
deux subissent le même châtiment. 

Toutefois, en affirmant que les Pères avaient aussi 
défendu ces relations, Bernold (4) était obligé d'avouer 
que c'était plutôt en vertu d'une coutume qu'il était pres- 
crit de les éviter, car le pape Gélase, dont il invoquait 
l'autorité, n'avait porté aucune sanction. 



(1) M. G. Lib., t. II, p. 167. 

(2) Ibid., p. 166. 

(3) Ibid., p. 104, 105, 106, 113. 

(4) Ibid., p. 167. 



Si 



§ III 

REMARQUES : LE DÉCRET DU PAPE CALIXTE ; 

l'adoucissement de la loi par GRÉGOIRE YII ;, 

RÉSULTATS DES MESURES PRISES PAR GRÉGOIRE YII 

Le texte du i)ape Calixte, Sur les relations avec les 
excommuniés, était de toutes les preuves invoquées par 
Bernold la plus x>récise et la plus complète. On ne devait 
plus avoir aucune relation avec ceux qui avaient été 
frappés de Panatlième; il fallait les fuir comme la peste; et, 
pour ne laisser aucune équivoque, le pape avait énuméré 
les circonstances de la vie commune oii il fallait surtout 
les éviter. Ici encore, Bernold a été trompé par les fausses 
décrétales. La lettre du pape Oalixte, à laquelle il em- 
j)runte ce passage, est certainement apocryphe (1). Mais, si 
le décret n'avait aucune valeur par lui-même, les coutumes 
du tem]3S Pavaient sanctionné, et la ligne de conduite 
qu'il trace aux fidèles était, en pratique, reconnue et suivie. 

Dans la lettre (2) qu'il écrivit à Henri lY, en 1075, avant 
la condamnation, Grégoire VII hésitait à lui accorder la 
bénédiction apostolique parce qu'on assurait qu'il était 
sciemment en communion avec des hommes excommuniés; 
et il lui conseillait, s'il se sentait coupable sur ce point, 
de recourir par une prompte confession aux conseils d'un 
j)ieux évêque, qui, avec la permission du pape, pourrait 
l'absoudre, en lui imposant une ijénitence proportionnée 
à sa faute. Plus tard, ce fut pour avoir communiqué avec 
ses conseillers excommuniés que Grégoire YII le frappa 
de la même peine. 

(1) Hinschius, p. 138. 

(2) P. L., t. CXLVIII, col. 439. 



- 83 - 

Bien pins, nous savons qae Didier, abbé du Mont-Cassin, 
dut faire pénitence pour avoir communiqué, sans une auto- 
risation spéciale du pape, avec Henri IV, qui était alors 
sous le coup de Panathème. Et cependant Didier s'était 
rapproché de l'empereur pour défendre les intérêts de 
Grégoire VII. 

Donc, quoi qu'il en soit de la valeur des témoignages 
invoqués parBernold — et d'ailleurs, le décret du concile 
d'Antioche et celui du pape Grélase, sans avoir la i^récision 
du pseudo Calixte, contenaient assez clairement la défense 
d'entrer en communion avec les excommuniés — il est 
admis, en fait, au XP siècle, que tout chrétien fidèle doit 
fuir les excommuniés. 

Une remarque plus importante porte sur l'extension de 
cette défense. Pour Bernold, il n'y a aucune exception et 
tous les fidèles, quels qu'ils soient, sont soumis à la loi. 
Cette rigueur paraît étrange. Kous savons, en efiet, que, 
dans le synode romain de mars 1078 (1), Grégoire VII avait 
relevé « de toute sentence d'anathème, les épouses, les 
enfants, les serviteurs, les servantes, les esclaves, les 
paysans, en un mot, ceux qui dans la maison n'ont pas 
assez d'influence pour que le mal se fasse d'après leur 
conseil ». Bien plus, Grégoire VII ajoutait : « Si celui qui 
va prier dans un sanctuaire, ou si un pèlerin ou un voya- 
geur arrive dans un pays d'excommuniés oii il ne pourrait 
acheter, ou bien qui n'aurait pas de quoi acheter, nous lui 
permettons de recevoir de la main des excommuniés. Enfin, 
si quelqu'un donne aux excommuniés, non pour soutenir 
leur orgueil, mais simplement par humanité, nous ne les 
condamnons en aucune façon. » On ne peut désirer quel- 

(1) JaM, Monumenta gregoriajia, Eeg. V, p. 14. 



- 84 — 

que chose de plus uet. Cependant Bernold ne fait jamais 
allusion à ce décret. II enseigne une doctrine contraire. 
La même remarque s'applique à tous les écrivains de 
Fépoque. 11 n'y a que les Gesta romanœ ecclesiœ (1), com- 
Ijosés par des cardinaux romains i)artisans de l'empereur, 
qui parlent de cette mansuétude du x:)ape; et Grégoire VII, 
lui-même, dans la suite, ne fait jamais une allusion formelle 
à ce décret. Kous ne [)ouvons pas davantage prouver qu'il 
Fait abrogé. Ce silence ne peut avoir qu'une explication : 
ce décret ne fut jamais appliqué et resta lettre morte. 11 
paraît même qu'il ne fut jamais publié en Allemagne. 
C'était là qu'il trouvait toute son utilité et nous eii relè- 
verions certainement des traces. 

Dès lors, il est facile de voir l'étendue que pouvait 
prendre une sentence d'excommunication, surtout quand 
elle atteignait un roi et tout un synode. Le peuple entier, 
en quelque sorte, était entraîné hors de l'unité. Il n'y avait 
donc pas d'exagération de la part de Bernold (2), quand, 
répondant à Gebhard, en 1090, il lui disait que l'Eglise 
était agitée au-dessus de toute mesure par le grand nombre 
des excommuniés, au point de pouvoir à peine se garder 
pure de tout contact avec eux. Pour écarter ces dangers, 
les fidèles allaient se réfugier dans les monastères, et c'est 
ce qui nous explique, en partie, le développement consi- 
dérable de la vie religieuse à cette époque (3). 

L'état des choses était encore plus lamentable en 1093. 
Bernold nous raconte que la situation en Allemagne 
était intenable pour les religieux eux-mêmes. Seigneurs et 
vassaux s'étaient laissés circonvenir par l'antipape Gui- 
Ci) M. G. Llb., t. II, p. 370, 875, 393. 

(2) Ibid., p. 112. 

(3) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1091. 



- 85 — 

bert; et ceux qui voulaient rester en communion avec 
Rome devaient s'exiler, comme cet abbé de ScliaMiouse, qui 
demandait un refuge à Richard, abbé de Marseille, pour 
le cas 011 les murs de son monastère seraient impaissants à 
le défendre, lui et ses frères, contre cet ennemi perfide (1). 

Faut-il en conclure que le but visé par Grégoire VII, 
en défendant toute relation avec les excommuniés, était 
manqué, du moins en ce qui concernait l'empereur et ses 
partisans f 

En 1075, ce but fut atteint. L'indifférence, qui accueillit 
les convocations lancées par Henri Yï pour réunir les 
seigneurs et les évêques de Germanie à Worms et à 
Mayence (107G), nous montre les premiers effets de l'ex- 
communication (2). Puis le vide commence à se faire autour 
du roi. Les évêques excommuniés font leur soumission à 
Rome. Ils mettent en liberté les otages qui leur avaient 
été confiés après la défaite de la Saxe. Tous les grands, 
réunis à Tribur, invitent le roi à se retirer dans l'isolement 
à Spire, en attendant la décision définitive du synode 
d'Augsbourg : ses plus cliauds partisans eux-mêmes, 
Siegefroi de Mayence entre autres, épouvantés, s'empres- 
sent d'abandonner le prince; et, lorsque Henri, pour éviter 
la sentence qui le menaçait et obtenir son pardon, se décide 
à aller se présenter au pape à Canossa, il trouve à peine un 
seul serviteur de basse extraction qui consente à l'accom- 
pagner. Il faut bien noter, cependant, que la politique était 
la cause réelle de cette manœuvre des princes. Il se ser- 
virent de la sentence du pape comme d'un prétexte pour 
se débarrasser d'Henri TV. Le succès de Grégoire n'était 
donc qu'apparent. 

(1) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1093. 

(2) IMd., ad ann. 1075-1076 ; Delarc, t. III, p. 204-278. 



- 86 - 

En 1080 (1), l'écliec fut à peu près complet. Non seule- 
ment le roi pouvait compter sur la plupart des évêques de 
Germanie, qu'il avait surallier en faisant de sa cause leur 
cause propre, non seulement il avait son pape Clément III, 
qu'il opposait à Grégoire YII; mais il se faisait acclamer 
des populations. Les Eomains eux-mêmes, soit lassitude, 
soit corruption, passaient à l'ennemi avec quelques cardi- 
naux; Grégoire YII était contraint de s'enfuir et allait 
mourir à Salerne, en exil, pour avoir « aimé la justice et 
haï l'iniquité ». 

A vrai dire, il n'y avait que les moines (2) à suivre les 
prescrix)tions du pape. Encore savons-nous que, même 
parmi les moines, on niait la supériorité du pape sur les 
évêques; et Bernold était obligé de leur prouver que leur 
vocation ne les dispensait pas d'obéir au chef de l'Eglise, 
et qu'ils devaient eus. aussi éviter toute relation avec les 
excommuniés (3). 



IL — LA BEPBLS8L0N BE8 EXCOMMUNIES 



L'APPEL A LA POKCE AEMEE. — LES EECEIMINATIONS 

Les mesures dont nous venons de parler étaient donc 
insuffisantes par elles mêmes. Il fallait les rendre réel- 
lement coercitives, et, i)our cela, ne ])as se contenter d'une 
attitude purement passive des masses populaires restées 



(1) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. Y, adann. 1083, 1085, l091;Delarc, 
t. III, p. 481-631. 

(2) F. L., t. CXLVIII, col. 547. 

(3) M. G. Lib., t. Il, p. 165. 



- 87 - 

'fidèles, mais donner à leurs énergies un rôle actif : en somme, 
il fallait user de la force pour amener les rebelles à faire 
leur soumission. C'est un second aspect de la même question 
qui la complète. Les év^énements coïncident entre eux. 

L'intervention du peuple dans la lutte pour la réforme 
remontait à 1050. Milan, surtout, avait été le centre de 
cette agitation. La situation religieuse de cette ville, où. 
les charges ecclésiastiques s'achetaient à prix d'argent, 
oîi l'iiiconduite des clercs s'étalait au grand jour, avait 
poussé deux jeunes hommes, Ariald et Lan dulfe, à prêcher 
la réforme. Leur parole ardente donna naissance à une 
sorte d'association populaire, la Pataria (1). Les Patares 
faisaient la chasse aux clercs qui ne voulaient pas réformer 
leurs mœurs, pillaient leurs maisons et les obligeaient par 
les mauvais traitements ou à se corriger, ou à in^endre la 
fuite. Ces scènes étaient fréquentes au temps de Gré- 
goire YII; Crémone, Plaisance, la plupart des villes ita- 
liennes avaient leur Pataria. 

Jusque là, les papes avaient favorisé ce mouvement 
réformateur, mais ils en avaient condamné les excès. Ils 
n'avaier.t mêaie jamais approuvé ce mode de répression 
par la force. Grégoire VII ne se contenta i3as des demi- 
mesures de ses prédécesseurs. Après avoir excommunié 
les prêtres coupables de simonie et d'incontinence, et 
après leur avoir interdit l'exercice de leurs fonctions, il 
recommandait à Eodolphe de Souabe et à Berthold de 
Carinthie (2) d'user de violence, s'il le fallait, pour faire 
respecter les décrets pontificaux; et, deux mois plus tard 



(1) Cette association était composée de pauvres gens, d'où le nom de 
Patares, c'est-à-dire manants, loqueteux, que leur donnèrent les grands 
seigneurs. Cf. Delarc, t. II, p. 61, not. 2. 

(2) P. L., t. CXLVIII, col. 336. 



- 88 - 

(mars 1075), il invitait les habitants de Lodi à briser toute 
résistance (1). 

Cet appel au peuple, son intervention en faveur du 
pape avaient trop d'importance pour passer inaperçus 
dans la littérature de l'époque. 

Tandis que Manegold (2), Bonizo (3), Anselme de Luc- 
ques (4) reconnaissaient à l'Eglise le droit de défendre sa 
doctrine par les armes, et de contraindre les hérétiques à 
revenir à la vérité, les adversaires de Grégoire YII 
jetaient les hauts cris. Il y eut des injures, et l'on traita 
Grégoire YII d'insensé, son œuvre, de diabolique (5). Il 
y eut aussi des mouvements pathétiques. On représentait 
les clercs exposés aux moqueries d'une populace inso- 
lente (6), les prêtres montrés au doigt, poursuivis dans la 
rue, souffletés sur les places publiques (7), les évêques, 
les archevêques, toute la hiérarchie foulée aux i)ieds par 
Grégoire YII avide de popularité (8). 

§ Il 

BERNOLD APPROUVE ET JUSTIFIE CES MESURES 

DE RIGUEUR 

,Bernold fut amené à examiner la question. Il y fut 
provoqué par Alboin, dans leur controverse f^ur le célibat 
ecclésiastique. Alboin (9) vouait à l'anatbème tous ceux 



(1) P. L., t. CXLVIII, col. 407. 

(2) M. G. Lih., t. I, p. 373, 375. 
(3; Ibid., p. 571. 

(4) Ihid., p. 525. 

(5j Wenrich de Trêves, ihid., p. 287. 

(6) Guibert, ihid., p. 626. 

(7) Sigebert, ihid., t. II, p. 438. 

(8) Henri IV, cf. ep. II. Brunon IDe hello saxonico, cap. 67. 
(9). M. G. Lih., t. II, p. 17. 



- 89 - 

qui livraient sans défense les prêtres, dont il plaidait la 
cause, au mépris du peuple, à ses calomnies et à ses vio- 
lences. Sans doute, répondait Bernold, il n'est pas dans 
l'ordre de faire corriger par des laïques ceux dont la vie 
devrait leur servir de modèle; mais l'autorité peut-elle 
fermer les yeux sur de tels abus ? N'est-ce pas i3lutôt contre 
ceux qui favorisent ces abus qu'il faut lancer l'anathème"? 
Bien plus, ils sont la véritable cause de tous les maux; 
car sijX^^r leur action perverse, ils n'avaient pas détourné 
du droit chemin les autres clercs moins instruits, en les 
engageant à ne pas tenir compte des règles de l'Eglise, les 
évêques n'auraient pas été obligés de faire appel à la force 
publique pour les réprimer. Bernold prouvait la légitimité 
de ces répressions par la force armée, en s'appuyant sur 
les actes de Grégoire le Grand, qui n'aurait pas appelé à 
son aide le patrice Gennase et les rois de France pour 
réformer le clergé, s'il avait cru s'opposer ainsi aux déci- 
sions des Pères. Les Pères n'ont jamais i)ris sous leur 
protection que les prêtres fidèles (1). 

Bernold allait même beaucoup x)lus loin. Il prétendait 
justifier les meurtres qui avaient éié commis, en plus d'un 
endroit, dans ce mouvement de réforme. Il fallait une expli- 
cation, car Grégoire VII ne s'était i)as contenté d'inviter 
les princes à une action plus ou moins vague: avec l'aide 
de la comtesse Matliilde (2), il avait lui-même engagé 
une expédition contre Eavenne pour réduire l'antipape 
Guibert; et nous savons aussi, par les récriminations de 
Sigebert de Gembloux (3), que maintes fois les révoltes de 
Patares se terminaient dans le sang. 



(1) M. G. LiJ}., t. II, p. 21-23. 

(2) C'hron. de Bernold, 31. G. SS., t. V, ad ann. 1080. 

(3) ilf. G. Lib., t. II, p. 438, 460. 



- 90 - 

Pour Bernold, il n'y avait là aucune difficulté. Certes, il 
y avait eu des excès, et il fallait les condamner (1); mais 
le priBcii)e était certain : l'Egiise peut se délivrer de l'op- 
pression des hérétiques en les faisant massacrer. C'est 
l'application du droit de légitime défense. Et d'ailleurs, 
ceux que l'on sacrifie ne sont i)as des liommes, mais des 
démons. Dès lors, ajoute Bernold, il ne faut pas appeler des 
CaÏDS les soldats qui tuent les excommuniés opiniâtres. 
S'ils en arrivent à cette nécessité, c'est que la gloire de 
Dieu et le bien de l'Egiise le demandent. Peut-on leur faire 
un reproche d'obéir à Dieu ? Loin de les accuser, il faut 
louer leur abnégation qui les x>ousse à exposer leur vie 
pour leurs fières. 



§ m 

EEMAEQUES 

Des propositions aussi sauguinaires nous étonnent au- 
jourd'hui ! Sans prétendre justifier ce qui est injustifiable, 
on x)eut, il nous semble, en donner une certaine explication. 

Au xi^ siècle, la souveraineté du pape, tout en étant con- 
testée pour les besoins d'une cause, s'exerçait en fait sur 
tous les princes. Ceux-ci étaient, en quelque sorte, les vas- 
saux du Saint-Siège et lui promettaient assistance pour 
faire observer ses décisions (2), Il n'est donc pas étonnant 
d'entendre Grégoire VII appeler à son aide Eodolplie de 
Souabe et Bertliold de Carinthie. 



(1) M. G. LU)., t. Il, p. 98. 

(2) Cf. Jalïé, Mon. Greg., p. 426, .la formule de serment de Eobert 
Giiiscard; iljid., p. 36-37, le serment de Eichard de Capoue ; idid., p. 46, 
une lettre d'Henri IV à Grégoire VII. 



— 91 — 

Bien plus, si l'on observe que le christianisme était le 
fondement de la société, au point qu'une hérésie devenait 
un crime social, si l'on se raj)pene que les excommuniés, 
pour décourager les léformateurs, usaient de représailles 
terribles — le supplice d'Ariald (1), le meurtre d'Herlem- 
bald (2) à Milan en sont des preuves — on comi^i^endra 
que l'Eglise ait usé de mesures énergiques à l'égard des 
rebelles et approuvé, sinon conseillé, la peine de mort dans 
la répression des hérétiques. Ici encore nous avons un 
pouvoir de fait. Sans examiner, si, en droit, l'Eglise peut 
défendre la vérité par les armes, il faut reconnaître que les 
circonstances rendaient ces moyens légitimes. 

En 1085, à la mort de Grégoire VII, l'Allemagne et 
l'Italie étaient toujours violemment secouées par cette 
crise, et, si un parti semblait triompher, c'était celui des 
adversaires de la réforme. La politique de Grégoire VII 
subissait donc un échec complet. Cependant son grand 
eflort ne fut pas stérile. Son œuvre fut continuée, et, après 
des alternatives de bonne et de mauvaise fortune, elle 
triompha au concordat de Worms, en 1122. (3alixte II 
moissonnait ce que Grégoire VII avait semé dans les 
larmes. 



(1) Cf. Delarc, t. Il, p. 204. 

(2) lUd., t. III, p. 140. 



CHAPITRE VI 



LES SACREMENTS 
DES EXCOMMUNIÉS 



§ I 

NOUVEAUX CA'S DE CONSCIENCE 

Kous avons vu que Grégoire VII, tout en défendant 
d'avoir des rapports avec les excommuniés en général, 
avait particulièrement défendu de communiquer avec les 
prêtres frappés de Panatlième. Ils ne i^ouvaieut plus 
exercer leurs fonctions, et l'on devait surtout éviter d'as- 
sister aux offices qu'ils voudraient célébrer malgré l'inter- 
dit formel du pape. A plus forte raison ne pouvait-on pas 
employer leur ministère pour recevoir les sacrements. 
De là surgissait un nouveau cas de conscience : quelle 
était la valeur des sacrements administrés par ces schis- 
matiques ? En effet, les simoniaques et les nicolaïtes 
(c'étaient les concubinaires) ne tenaient aucun compte de 
la condamnation portée contre eux. Les évêques multi- 
pliaient les ordinations, et certaines parties de l'Allemagne 
n'avaient pas d'autre clergé. Or ils n'étaient rien moins 
que des scliismatiques et des hérétiques rejetés par l'Eglise. 
Fallait- il repousser comme nulles toutes ces ordinations 



- 9i - 

et, du même coup, tous les sacrements administrés par 
ces faux x^rêtres ? La question était d'autant plus angois- 
sante que, malgré toute leur bonne volonté, les fidèles «e 
pouvaient pas toujours se rassurer sur l'orthodoxie du 
prêtre auquel ils s'adressaient. Ils étaient donc condamnés 
à des troubles perpétuels. 

Le problème fut examiné par la plupart des écrivains, 
soit défenseurs de Grégoire YII, soit partisans d'Henri IV, 
et résolu de bien des façons. Dans les deux partis, il y 
avait les rigoristes qui déclaraient nuls tous les sacrements 
administrés par les excommuniés du camp opposé (1). 
Certains allaient jusqu'à dire que, par suite de la simonie, 
la source même du sacerdoce avait été empoisonnée, et 
que, depuis Léon IX, le véritable sacerdoce était éteint (2). 

A l'autre extrême (3), et, on le pense bien, c'étaient sur- 
tout les fervents d.u schisme, on soutenait que l'indignité 
du ministre n'avait aucune influence sur le rite sanctifi- 
cateur. Le simoniaque produisait la grâce divine aussi 
abondante, aussi fructueuse que tout autre prêtre. 

Enfin, quelques auteurs (4) tenaient un juste milieu. A 
ceux-ci, ils faisaient cette concession que la grâce était 
véritablement produite; mais ils s'accordaient avec ceux- 
là pour dire que l'effet de cette grâce demeurait suspendu ; 
le fidèle n'en retirait aucun profit. 



(1) Grégoriens : Gui d'Arezzo, M. G. Lib., t. I, p. 6; Humbert, ibld., 
p. 100; Bernard, ibid., t. II, p. 28; l'anonyme d'Hirschau, ihid. p. 242; 
Deusdedit, ibid., p. 320; Geoffroy de Vendôme, ibid., p. 695. Henri- 
eiens : Cardinaux schismatiques, ibid., p. 39G. 

(2) Brunon de Ségni, ibid., 555. 

(3) Grégoriens : P. Damien, P. L., t. CXLV, col. 115-116. — Henriciens: 
Sigebert, M. G. Lib., t. II, p. 439 ; Wenrich de Trêves, ibid., t. I, p. 298 ; 
Wido de Ferrare, ibid., p. 558; Guibert, ibid., p. 623. 

(4) Manegold, ibid., p. 430; Anselme de Lucques, ibid., p. 522. 



95 - 



§ II 

LES SOLUTIONS DIVERSES PRÉSENTÉES PAR BERNOLD 

Ce problème fut un de ceux qui tourmentèrent le 
plus Pâme de Bernold. Ce ne fut pas seulement à Pocca- 
sion de la polémique qu'il l'étudia, pour répondre aux 
attaques d'Adelbert de Spire ou pour justifier les mesures 
prises au concile de Eome par Grégoire YII; il travailla 
toute sa vie à en trouver la solution. Dès 1070, il clierchait 
à se faire une conviction en interrogeant son maître 
Bernard, et, dix ans plus tard, il lui soumettait le résultat 
de ses recherches. C'était aussi pour les autres qu'il se 
livrait à ce travail incessant. Les esprits, en efièt, 
étaient à ce point inquiets, que l'on agita en concile la 
question de savoir si l'on ne renouvellerait pas les ordina- 
tions et les baptêmes des excommuniés. Bernold fut 
appelé à donner son avis, et son évêque Gebhard voulut 
avoir de lui un traité sur ces points difficiles (1). D'ailleurs, 
Bernold comprenait lui-même les dangers de toutes ces 
théories émises par les divers écrivains, puisque faisant 
l'éloge de son maître Bernard (2), il avait soin de prémunir 
ses lecteurs contre certaines affirmations excessives sur 
les sacrements des schismatiques. 

On pourrait croire, dès lors, que Bernold a pris rang 
dans un des partis dont nous avons signalé l'existence 
à cette époque. Il serait plus vrai de dire qu'il occupe une 
place à j)art. î^on pas que l'on puisse donner sa pensée 
définitive comme le fruit d'une évolution méthodique. De 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 151. 

(2) Chro?i. de Bernold, M. G. S8., t. V, ad ann. 1091. 



- 96 - 

fait, il semble que cette évolution a existé; mais nous 
trouvons parfois dans ses écrits, à côté de ce développe- 
ment i^rogressif, des affirmations si étranges, que l'on 
pourrait y voir non seulement des hésitations, mais de 
véritables contradictions, et, en ce sens, chaque parti 
pourrait revendiquer Bernold comme sien. L'exposé des 
diverses théories qu'il soutient dans ses oeuvres fera res- 
sortir cette opposition. Dans cet exposé nous ne suivrons 
Ijas précisément l'ordre chronologique des écrits de Ber- 
nold; mais nous nous baserons sur l'importance qu'il a 
attachée à ses théories, autant du moins que nous pouvons 
juger de cette importance par les développements qu'il 
leur a donnés. 

Il faut tout d'abord parler des hésitations de Bernold. 
Avant de professer une doctrine personnelle sur ces ques- 
tions, il a, en efïét, été partagé entre les diverses écoles, 
et il nous a fait connaître ses doutes dans un écrit qui 
correspond avec les débuts de sa carrière de polémiste, le 
De damnatione scMsmaticorwn. 

Yers 1075, Bernold (1) s'était adressé à son maître Ber- 
nard lui posant nettement la question : que penser des 
sacrements administrés par les simoniaques? Fallait-il 
les déclarer nuls, comme pouvaient le faire croire certains 
textes d'Augustin, des papes Léon, Grégoire? Bernard (2) 
avait étudié dans sa réponse particulièrement le sacrement 
de l'ordre et le baptême, distinguant, en outre, parmi les 
simoniaques qui avaient reçu régulièrement l'ordination, 
ceux dont le crime était caché de ceux dont la faute avait 
été déjà punie par l'anathème, ou du moins, si elle n'avait 
pas été soumise au jugement de l'Eglise était connue de 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 28. 

(2) Ibid., p. 38-39. 



- 97 - 

tous. A ces derniers seuls il refusait tout pouvoir sur les 
sacrements, sauf peut-être sur le baptême. Si le fidèle, 
ignorant qu'ils n'avaient aucun pouvoir, tirait profit, par 
exemple, du sacrifice qu'il lenr demandait, c'est que sa fol 
faisait ce que n'avait pu faire le prêtre et rendait réelle la 
Xirésence de la victime du sacrifice. 

Bernold n'accepta pas ces explications 5 et, peu après, 
il présentait plus au long ses difficultés au maître. Sa 
lettre, très curieuse, n'est qu'un va-et-vient d'une opinion 
à une autre, sans que l'auteur sache à laquelle s'arrêter. 
Pour repousser l'explication par la foi que Bernard avait 
mise en avant, il n'en croyait pas moins à l'invalidité des 
sacrements administrés par les simoniaques. Si le fidèle, 
ignorant l'indignité du prêtre, recevait la grâce, ce n'était 
pas en vertu du sacrement qui n'existait d'aucune façon, 
mais par son union à l'Eglise (1). Cependant, s'il en était 
ainsi, comment l'Eglise avait-elle pu reconnaître les ordi- 
nations des I^ovatiens et des Donatistes et avait-elle 
maintenu ces hérétiques dans leur ordre après leur con- 
version'? Comment expliquer les paroles du pape Da- 
mase.(2) qui prescrivait de réitérer de telles ordinations? 
Et Bernold, haletant, passait d'un texte à un autre, citait 
tantôt le pape Félix, qui avait défendu de réitérer le bap- 
tême des hérétiques et reconnu les sacrements administrés 
par Acace, cet homme exécrable (3), tantôt l'évêque Jean, 
qui avait ordonné de consacrer de nouveau les églises 
bénites par les Ariens (4). Comment concilier des opinions 
si contraires? Bernold ne le voyait pas, et il se demandait 



(1) M. G.Lih.,i. II, p. 55. 

(2) Décret apocryphe, cf. Hinschius, p. 514. 

(3) M. G. LlJ)., t. II, p. 56. 

(4) Décret apocryphe, cf. Hinschius, p. 696, 



- 98 - 

s'il ne falliiifc pas faire du caractère sacerdotal quelque 
cliose d'accidentel que l'hérétique aurait pu transmettre, 
mais dont l'Eglise aurait pudis|)oser entièrement^ qu'elle 
pouvait annuler et réitérer si elle le jugeaic opportun (1), 
Il se demandait même s'il ne fallait pas traiter d'une ma- 
nière identique et ordonner de nouveau, après leur con- 
version, les prêtres consacrés x)ar un évêque catholique 
puis tombés dans l'hérésie. 

Ces idées dont l'autenr se défiait se développèrent et 
aboutirent, dans son esprit, à divers systèmes. 

Bernold a enseigné que les sacrements des excommuniés 
n'ont aucune valeur. C'est dans sa réponse à Adelbert de 
Spire que nous trouvons cette théorie (2). 

Adelbert avait posé à Bernold toute une série d'objec- 
tions. Il reprochait aux défenseurs de Grégoire VII leur 
attitude à l'égard des partisans d'Henri lY, et, si nous 
sommes bien renseignés par son contradicteur, il s'étonnait, 
en particulier, de voir rejeter avec tant de mépris, comme 
s'ils n'avaient aucune importance, les sacrements admi- 
nistrés par les prêtres du parti contraire, que Grégoire VII 
avait frappés de l'anathème. 

Et Bernold s'étonnait à son tour de la surprise de son 
adversaire. Adelbert ne savait-il pas que les sacrements 
de l'Eglise ne sont d'ancune façon aux mains des excom- 
muniés ^ Ainsi, le pontife Grégoire ayant défendu à 
Maxime, évêque intrus de Salone, de se laisser consacrer, 
sous peine d'excommunication pour lui et ses consé- 
crateurs, s'ils avaient l'audace d'entreprendre cette céré- 
monie, et ceux-ci ayant méprisé cette défense, le pape 



(1) WI. Q. Lib., t. IT, p. 58. 

(2) Ibid., p. 99. 



- 99 - 

avait refusé de reconnaître cette consécration (1). Saint 
Léon avait agi de même à l'égard de Timotliée, qui avait 
fait assassiner l'évêque d'Alexandrie pour prendre sa 
place, et qui, pour ce crime, avait été condamné. Sans 
doute, comme il restait toujours un peu d'ivraie au milieu 
du bon grain, l'Eglise supportait dans son sein des 
pécheurs qu'elle reconnaissait toujours comme ses mi- 
nistres. Mais les excommuniés ne sont plus ses représen- 
tants; ils sont hors de l'Eglise, et comme, suivant la parole 
de saint Augustin, hors de l'Eglise il n'y a pas de vrai 
sacriiice, comme hors de l'Eglise la consécration épisco- 
pale se change en infamie, car celui qui a perdu son honneur 
et s'est voué à l'exécration ne peut livrer en partage que 
sa damnation, il faut avouer que leurs mains sacrilèges 
n'ont plus aucune prise sur les sacrements de l'Eglise qui 
les a rejetés. 

Ailleurs, Bernold enseignait que, même entre les mains 
des hérétiques, les sacrements étaient une source de grâce 
pour les fidèles. 

Il se i^osait d'abord la question sous cette forme : peut- 
on croire au salut des enfants, si, baptisés par un hérétique, 
ils meurent avant d'avoir été réconciliés à l'Eglise? Pour 
résoudre le problème, il admettait (2), en principe, avec 
saint Augustin, que les enfants ne sauraient être en des 
conditions inférieures par rapport aux grandes personnes. 
Or, si un néophyte, se trouvant en danger de mort, ne peut 
pas s'adresser à un prêtre catholique, si, usant du minis- 
tère d'un excommunié pour en obtenir le baptême, il fait 
abstraction de son schisme et demeure uni à l'Eglise par la 
• foi et ainsi meurt réconcilié avec Dieu, assuré de son salut 

(1) P. L., t. LXXVII, col. 689. 

(2) M. G. Lib., t. Il, p. 153. 



- lOÔ - 

éternel, à plus forte raison sera-t-il vrai de dire que les 
enfants reçoivent la rémission de la faute originelle par 
l'intermédiaire du même prêtre, dont ils ne sont pas ca- 
l^ablesde connaître l'hérésie. Dira-ton que ces hérétiques 
ne possèdent pas l'Esprit-Saint pour le transmettre à 
l'enfant baptisé'? Bernokl se contentait de renvoyer ses 
contradicteurs à saint Augustin, qui leur expliquerait 
comment ce baptême, reçu en dehors de l'Eglise, produisait 
la justification. Il ne voyait pas davantage un obstacle à 
cette doctrine dans ce fait que les papes avaient soumis à 
la pénitence i^ubliqué les enfants baptisés par les Ariens 
et les Donatistes. Ce n'était donc pas que l'Eglise eût 
désespéré de leur salut sans ce moyen! Et dans un autre 
passage (1), Bernold, parlant de l'imposition des mains à 
laquelle elle soumettait les pécheurs repentants, ajoutait 
qu'il ne fallait pas la confondre avec l'imposition des mains 
qui faisait partie du rite sacramentel et conférait la grâce. 

Bernold ne bornait pas son application au sacrement 
de baptême; mais il l'étendait à l'or'dre, à la confirmation 
et, d'une façon générale, à tous les sacrements. Il présentait 
ainsi la question : est il permis de réitérer les ordres con- 
férés i)ar les hérétiques? 

La réi)onse était catégorique: il n'est jamais permis de 
réitérer les ordinations, pas plus que le baptême, si l'on n 
suivi les règles de l'Eglise en administrant ces sacre- 
ments (2). C'étaient ]ion seulement le concile de Nicée, un 
concile d'Afrique, le pape Innocent qui avaient approuvé 
cette doctrine, en maintenant dans leur ordre les hérétiques 
convertis, mais encore une décrétale empruntée aux Eègles 

(1) 31. G. Lib., t. II, p. 119. 

(2) Ibid., p. 119-120, 151-152 ; Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V., 
ad ann. 1091. 



- 101 — 

des apôtres et un texte du pape Grégoire qui affirmaient 
ce principe. 

Pouvons-nous conclure de ces déclarations queBernold 
reconnaissait une vertu efficace aux sacrements des excom- 
muniés? En aucune manière; car on peut supposer qu'un 
fidèle reçoit réellement la grâce, sans profiter de cette 
grâce par suite de ses mauvaises dispositions. Le sacre- 
ment peut être valide sans être efficace 5 et certaines pro- 
positions de ces mêmes passages ï)ourraient faire suppo- 
ser que c'est là la vraie pensée de Fauteur, lorsqu'il dit, 
par exemple, que les hérétiques sacramenta tenent ad 
speoiem, non ad salutem (1), et que leurs adeptes ne peu- 
vent pas profiter de la grâce du baptême qu'ils reçoi- 
vent de leurs mains. Il n'en est rien, cependant, et Bernold 
affirme que l'on peut recevoir des mains des hérétiques 
les sacrements avec toute leur efficacité, sans aucune 
condition. Les termes nets et précis qu'il emploie ne lais- 
sent aucun doute sur sa pensée. 

Ici, Bernold est, contre son habitude, plein de véhémence. 
Il en est, dit-il {2), qui n'ont pas craint de rejeter avec 
mépris et sans restriction, exsuffiare, les sacrements admi- 
nistrés par les hérétiques. C'est montrer un zèle excessif 
et beaucoup d'ignorance. L'Eglise reconhaitces sacrements 
comme siens, rata. L'excommunication de l'hérétique ne 
nuit en rien à celui qui fait appel à son ministère, et la grâce, 
que transmet cet indigne, ne perd rien de sa force, mais 
obtient toute la perfection de sa vertu. Car le ministre 
n'est qu'un instrument, et l'Esprit-Saint, véritable auteur 
de la grâce, la préserve de toute souillure entre les mains 
du profanateur. Le don de Dieu va au fidèle avide de ses 

(1) M. G. Llb., t. II, p. 153-154. 

(2) Ibid., p. 152. 



- 102 — 

mystères, et sa colère, à l'hérétique qui a osé usurper les 
fonctions sacerdotales. Bernold se croyait d'autant mieux 
autorisé à soutenir cette théorie, qu'il prétendait la trouver 
dans saint Augustin. Et il accumulait (1) les textes em- 
pruntés aux écrits d'Augustin contre les Donatistes, pour 
démontrer que les excommuniés, mis hors de l'Eglise, pos- 
sèdent et administrent tous les sacrements, comme ils les 
possédaient et les administraient avant leur rupture, bien 
qu'à leur détriment. Loin d'être nuisibles, par la faute du 
prêtre indigne, au point de nécessiter l'emploi des remèdes 
spirituels pour guérir, à la conversion des hérétiques, les 
plaies qu'ils avaient reçues en recourant au ministère de 
prêtres excommuniés, les sacrements avaient pour effet 
de donner les biens de Dieu. 

Entre ces doctrines extrêmes peut se placer une troi- 
sième théorie intermédiaire. Elle consiste à soutenir que les 
sacrements administrés par les hérétiques, tout en étant 
valides, sont inefficaces. Le prêtre ordonné par un évêque 
hérétique reçoit le sacrement de l'ordre et peut exercer les 
fonctions sacerdotales: mais ses mauvaises dispositions sont 
un obstacle à la grâce, et ainsi elles rendent stériles, pour sa 
sanctification personnelle, et le sacrement qui lui est conféré 
et les rites sacrés qu'il accomplira en vertu de ses pouvoirs. 

Bernold a également soutenu cette doctrine. Dès 1076 
il avait laissé entrevoir sa pensée, quand, dans VApolo- 
geticus super décréta (2), justifiant Grégoire VII d'avoir 
interdit au peuple d'assister aux offices des prêtres simo- 
niaques et concubinaires, il assurait que leur sacrifice, 
loin d'apaiser la colère de Dieu, était plutôt une source 
de malédiction. Dans le De sacramentis excommunica- 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 153-lc4. 

(2) Ibid., p. 80-82. 



- 103 - 

torum (1), écrit vers 1084-1088, il abordait la question de 
front et présentait en quelques pages ce qu'il disait être 
le résultat de plusieurs années de recherches. Ce qui avait 
jeté le troublé dans Pesi^rit de Bernold pendant si long- 
temps, c'était le désaccord des Pères de l'Eglise entre 
eux; et, pour bien résumer ce débat, il rapportait au début 
de son livre les différents textes que nous avons cités plus 
haut, en faveur de la nullité ou de l'efficacité absolue des 
sacrements : les témoignages des papes Léon, Innocent, 
Grégoire, Anastase et aussi de saint Augustin. Puis il les 
expliquait. Ces diverses propositions n'étaient contradic- 
toires qu'en apparence, et, à se placer au véritable point 
de vue de leurs auteurs, loin de se détruire, elles se com- 
X)létaient les unes les autres. 

Quand le pape Léon disait que la lumière des sacre- 
ments s'était éteinte entre les mains de l'excommunié 
Timothée, il fallait entendre ses paroles de l'efficacité du 
sacrement, de effectu non de ipso sacrmnento ; et il était vrai 
dédire que le baptême administré par un hérétique n'enle- 
vait i>as le fidèle au démon i)our le rendre agréable aux yeux 
de Dieu. Il fallait bien expliquer ces paroles ainsi, puisque 
ces mêmes papes, qui semblaient souteiur la nullité du sa- 
crement, avaient défendu de réitérer les ordinations reçues 
dans le schisme et les avaient reconnues comme valides. 

Si, d'autre part, Anastase approuvait tous les actes de 
l'excommunié Acace, il fallait entendre ses paroles de la 
validité du sacrement, ad validitaUm sacramentorum : et 
Anastase avait raison, car, hors de l'Eglise, on peut rece- 
voir réellement une ordination, quoique sans profit, et 
même au détriment de celui qui est ordonné. 

(1) M. G. Lib., t. II, p. 89 94. 



- 104 - 

Les premiers voulaient parler de l'utilité que le fidèle 
peut retirer pour son salut de la réception de tel ou tel 
sacrement; les seconds avaient en vue la réception du 
sacrement comme tel, indépendamment de ses effets salu- 
taires. C'est véritablement la chair et le sang du Clirist 
que l'excommunié reçoit dans l'Eucharistie, mais ils ne lui 
sont d'aucune utilité, essentia non salubri efficientia. C'était 
pour n'avoir pas suffisamment saisi cette distinction que 
beaucoup d'évêques, dans l'antiquité, non des moindres et 
parmi eux saint Cyprien, avaient réitéré le baptême reçu 
de la main des hérétiques, certes, bien à tort, comme le 
faisait remarquer saint Augustin. Et Bernold, profitant 
de l'occasion, emi)runtait à l'évêqne d'Hippone toute une 
série de textes qui tendaient à légitimer ses affirmations. 

Enfin, pour terminer son exposé, il supi)liait tous les 
catholiques de ne pas s'exposer aux dangers de profaner 
les dons de Dieu en s'adressant à un excommunié pour les 
recevoir; ils n'obtiendraient d'autre résultat que leur 
damnation. 



§ III 

REMARQUES : LES HÉSITATIONS ET LES 

CONTRADICTIONS DE BERNOLD ; 

LES INFLUENCES QU'iL A SUBIES; SAINT AUGUSTIN 

Ainsi donc, nous nous trouvons en présence d'un phéno- 
mène très étrange : un auteur qui adopte toutes les solu- 
tions possibles du problème en question, solutions contra- 
dictoires entre elles. Ce qui est plus étrange encore, c'est 
qu'il les expose dans des écrits qui sont de la même épo- 
que. Le De sacramentis excommunicatorum, dans lequel il 



- 105 - 

présente l'hypothèse du sacrement valide mais non effi- 
cace, date de 1084-1088, et les Apologeticœ rationes, où. il 
soutient contre Adelbert la nullité des sacrements des 
hérétiques, sont aussi de 1085-1088. Il n'y a donc pas là le 
résultat d'une évolution véritable; d'autant plus que 
Bernold, après avoir adopté telle explication, la rejette pour 
yrevenir ensuite. En 1076, en effet, dans PJ.^o?o(/e^icwssi(per 
décréta^ il esquissait la thèse qu'il devait développer dans 
le De SacrmnenUs excommiinieatorum, pour l'abandonner 
dans les Apologeticœ rationes et la reprendre dans sa chro- 
nique en 1091. Enfin, danslei>e reordinatione vitanda, de 
1094-1095, il soutenait l'efficacité absolue des sacrements 
des hérétiques, et, ce qui est plus grave, il semblait reve- 
nir, en même temps, à ses théories antérieures. Car nous 
ne croyons pas qu'il suffise de faire appel à un manque de 
rigueur dans l'expression de sa pensée, pour ne voir là 
qu'une apparence de contradiction. Sans doute, c'est une 
règle de critique qu'il faut expliquer une parole d'un 
auteur par l'ensemble de ses écrits, et souvent on détruit, 
de la sorte, bien des équivoques; mais cette observation 
ne peut être juste que s'il s'agit d'un texte obscur par 
lui-même. Or nous nous trouvons ici en j)résence de 
textes très clairs. Quand Bernold dit que les sacrements 
de l'Eglise ne sont pojnt chez les excommuniés, sacramenta 
ecclesiœ apud excommwiicatos esse negantur, il entend bien 
parler d'une nullité absolue. Et nous en sommes d'autant 
plus certains, qu'il établit saproposition àl'aide des preuves 
dont il se servira ô.ii\'\^\QDesacramenUs excommunicatoriim 
pour présenter l'opinion de ceux qui soutiennent la nullité 
des sacrements des hérétiques. Et de même, lorsqu'il parle 
de l'efficacité absolue, il se sert d'expressions trop fortes 
pour leur donner une autre signiftcation sans les dénaturer. 



— 106 - 

D'ailleurs, il ne faut pas s'étonner outre mesure de ces 
changements. Bernold n'a jamais prétendu donner une 
théorie. définitive. I^ous avons parlé des tortures intellec- 
tuelles auxquelles fut soumis son esprit, lorsqu'il s'adonna 
à ces études. Ces tortures ne cessèrent jamais complè- 
tement, puisque le De sacramentis excommunicatorum, 
oeuvre de longue patience, n'avait d'autre prétention que 
celle d'un modeste essai qu'il soumettait à la critique de 
son ancien maître. 

Au premier abord, cette attitude indécise peut sur- 
prendre. Dès le 11^ siècle, en efièt, au concile d'Arles (314), 
on avait admis comme valides les sacrements reçus hors 
de l'Egiise. Saint Optât, saint Augustin surtout avaient 
justifié cette décision, et, depuis lors, du moins en ce qui 
concerne le baptême, c'était une doctrine reçue (1). 
ISTéanmoins ces hésitations de Bernold, cette espèce de 
retour s'expliquent. 

Eepiarquons, d'abord, que, pour Bernold, la difficulté 
portait spécialement sur le sacrement de l'ordre. Il parlait 
peu du baptême, et ordinairement il le faisait en termes 
exacts. Or c'était surtout au baptême que ses prédéces- 
seurs avaient appliqué les théories de saint Augustin, sans 
s'inquiéter beaucoui) des autres sacrements au point de 
vue qui nous occupe. Encore s'arrêtaient-ils assez peu à 
ces questions qui, pour eux, n'avaient pas d'actualité. La 
difficulté restait donc considérable, même après leurs 
explications. 

D'autre jiart, Bernold ne pouvait pas négliger complè- 



(1) Cf. Exigippius, P. L., t. LXIT, col. 673-674, 882; Cassiodore, 
ibld., t. LXX, col. 1019; S. Grégoire, ibid., t. LXXIX, col. 200; 
Eaban Maur, ibid., t. CX, col. 283; t. LXI, col. 133; Alcuin, ihid., 
t. C, col. 490; t. CI, col. 406, 516. 



— 107 — 

tement l'antiquité chrétienne pour lui substituer l'autorité 
de l'évêque d'Hippone, et c'était dans les décrets d'un 
Innocent, d'un Léon, d'un Anastase qu'il croyait trouver 
ces théories contradictoires. 

A vrai dire, il était très difficile à Bernold de se faire 
une idée juste, définitive. Les directions de l'Eglise sur 
cette question au XP siècle, non seulement n'avaient rien 
de ferme et ne pouvaient pas lui servir de guide, mais elles 
prêtaient à ces diverses interprétations. 

En 1050, Léon IX, en synode romain, déclarait nulles 
toutes les ordinations des simoi;naques; et, comme un grand 
tumulte s'élevait dans l'assemblée, il retirait sa décision 
et se contentait de soumettre ces clercs à la pénitence (1). 
Au concile de Girone en Espagne (1078), le légat du pape, 
Aimé d'Oléron, avait admis hi nullité de ces ordinations 
et sanctionné ce décret au nom de Grégoire yil(2). Enfin 
Urbain II avait, lui-même, conféré de nouveau le diaconat 
à un certain Daibert, malgré les prétentions de son évêque, 
WezilodeMayence, qui, étant simoniaque, n'avait pas pu 
lui donner cet ordre (3). D'autre part, nous savons que 
Grégoire YII (4) et Urbain II (5) reconnaissaient comme 
valides les sacrements administrés par les hérétiques; et, 
bien que leur i)ensée soit obscurcie souvent par l'emploi 
de termes ambigus, du mot irritus particulièrement, elle 
ne fait aucun doute et ressort clairement du contexte. 

Bernold a subi toutes ces influences divergentes, plus 
fortement que ses contemporains, puisqu'il a été le seul à 
nous- faire connaître tous les efforts qu'il fit pour arriver 

(1) P. L., CXLV, col. 150. 

(2) P. L., t. CLV, col. 1643. 

(3) Jaffé, Bibllotheca rerum germanlcarum, i. III, p. 373. 

(4) P. L., t. CXLVIII, col. 417. 

(5) Mansi, t. XX, 805-806. 



- 108 - 

à la vérité. Il nous le dit formellement quand il nous parle 
de ses reclierclies infructueuses, et les divers systèmes 
qu'il propose en sont la preuve. 

^Toutefois, nous ne croyons pas que les circonstances du 
moment aient été étrangères à la formation de l'une des 
théories que Bernold soutient. Qijand il répond aux objec- 
tions d'Adelbert en affirmant la nullité des sacrements 
des hérétiques, il semble être poussé par la passion poli- 
tique — et cette renuirque s'applique aussi, dans une 
mesure plus ou moins large, aux décisions pratiques des 
papes dont nous venons de parler. — En ce qui concerne 
Bernold, le seul fait que nous ne trouvons cette théorie 
nulle part ailleurs dans ses œuvres que dans cet écrit, le 
souci de répondre aux objections telles que son contradic- 
teur les lui présentait — et Adelbert reprochait précisé- 
ment aux défenseurs de Grégoire YII de n'accorder aucune 
valeur aux sacrements des excommuniés — nous permet- 
tent de faire cette sui)posiiion. C'était, d'ailleurs, un fait 
inévitable dans l'ardeur de la i)olémique, oii l'on cherchait 
à enlever à l'ennemi tous les moyens de défense. Ce fut, 
ainsi^ la raison qui amena P. Damien (1) à corriger ses 
idées d'abord plus favorables à l'efficacité absolue des 
sacrements indépendamment des dispositions du ministre. 
Chez quelques-uns même, Gui d'Arezzo (2), le cardinal 
Humbert (3), parmi les i)artisans de Grégoire YII, cette 
préoccupation avaitaboutià une op[)osition systématique. 
Cette préoccupation ne fut sans doute que passagère chez 
Bernold; mais il fut sujet, plus ou moins, à ces préjugés 
de polémiste. 

(1) P. L., t. CXI.V, col. 109, 146. 

(2) M. G. L'b., t. 1, p. 6. 

(3) Librl III adversus shnoniacos, ibicl., p. 100. 



— 109 - 

Si, maintenant, nous examinons le procédé d'argumen- 
tation de Bernold, il nous faut reconnaître que sa pensée 
est souvent très vague. Il n'a pas su utiliser l'art de la dis- 
tinction, qui était ici de toute importance, et dont Bernard 
avait su assez bien se servir en parlant des diverses 
classes de simoniaques (1). Bernold affirme brutalement 
que les hérétiques ne possèdent pas les sacrements, sans 
distinguer ministres et fidèles, et i:)armi les fidèles, ceux 
qui se faisaient les adeptes des excommuniés, et ceux qui 
ne connaissaient pas leur condamnation ou n'usaient de 
leur ministère que sous le coup de la nécessité. La solution 
était diftérente suivant les hypothèses. 

Ici encore, il faut voir l'influence des Pères de l'Eglise 
dont il s'inspire. Une seule fois, à propos du baptême des 
enfants, il précise la question; mais c'est parce que saint 
Augustin, dont il rapporte un long passage, lui fournit 
tous les éléments nécessaires. Les autres textes, qu'il em- 
l^runte soit à Grégoire, Innocent, Léon, soit à saint Au- 
gustin lui-même, étant vagues et Bernold n'y changeant 
rien, sa pensée est indécise. Il a été, en effet, assez mal- 
heureux dans son choix. La plupart des passages qu'il 
cite — pour ne parler que des textes authentiques — même 
pris en dehors du contexte, ont double sens (2), et souvent 
ce contexte nous indique : ou bien que l'auteur cité n'avait 
l^as en vue la question pour laquelle on invoquait son témoi- 
gnage, c'est le cas pour saint Augustin dans sa lettre au 
donatiste Vincentius (3), ou bien qu'il mettait à sa pensée 

(1) M. G. Llb., t. II, p. 38 39. 

(2) Cf. M. G. Lib., t. II, p. 153: « Eccleslœ sunt omnia sacra- 
menta dominica quœ sic hahetis et dat'S, quomodo habebantur 
et dabantUr etiam antequam exiretis ; non tamen non habetis, 
quia non estis ibi, unde sunt, quœ habetis ». 

(3) P. L., t. XXXIII, col. 343. 



— 110 — 

des restrictions qui en changeaient le sens, c'est le cas 
IJOiir la règle 68^ empruntée aux canons des apôtres (1). 
Bernold lui-même, dans la suite, se rendit compte de 
cette insuffisance puisque dans le De sacramentis ex- 
Gommunicatorum il expliquait ces textes auxquels il 
donnait ailleurs un sens absolu. Aussi peut-on se de- 
mander s'il n'existait pas, à cette époque, un recueil de 
formules extraites des Pères de l'Eglise, qui étaient 
entrées dans l'enseignement courant, sans que l'on s'in- 
quiétât d'en vérifier l'exactitude. Ke ï)Ourrait-on pas 
en trouver une preuve dans ce fait que, citant saint 
Augustin en faveur de l'efficacité absolue des sacre- 
ments, et, ailleurs, pour soutenir une efficacité seulement 
relative, il apporte dans les deux cas une longue série 
de textes, à peu près les mêmes de part et d'autres, 
et qui, à quelques exceptions près, peuvent s'entendre 
en différents sens, suivant la mentalité de l'auteur et les 
besoins de la cause (2). 

Enfin, notons que saint Augustin est la grande auto- 
rité dont se réclame Bernold. î^on seulement il lui emprunte 
de nombreux textes, non seulement il renvoie ses lecteurs 
aux écrits de l'évêque d'Hippone contre les Donatistes (3), 
non seulement il préfère son témoignage au témoignage 
de Gui d'Arezzo, qui, pour donner plus d'autorité à son 
opinion, l'avait placéesous lepatronage du pape Pascal (4), 
mais il semble faire du sentiment du grand docteur la règle 
infaillible du vrai (5). Remarquons, d'ailleurs, que saint 



(1) Héfélé, t. I, p. 638. 

(2) M. G. Lib., t. II, p. 91, 153. 

(3) Ibid., p. 153-154. 

(4) Ibid., p. 92. 

(5) Ibid., p, 91, 99. 



- ill - 

Augustin tient dans toute cette polémique une place (1) 
prépondérante. 

Cela vient de la grande analogie qui existait, sur bien 
des points, entre la querelle soulevée au XF siècle et la 
lutte que saint Augustin eut lui-même à soutenir contre les 
Donatistes. Et, comme son autorité était inconstestable et 
incontestée, chaque parti voulait se le rendre favorable, 
et, par des procédés souvent plus ou moins honnêtes, le 
faisait parler en sa faveur. 

De cette vue d'ensemble sur la théologie sacramentaire 
deBernold, il résulte donc surtout que toutes ces questions 
n'étaient pas claires à cette époque. Il faudra attendre 
que la société ait retrouvé son calme, pour voir les théories 
de saint Augustin s'éclaircir, se préciser dans les écoles de 
théologie, en dehors de toute lutte politique, et devenir 
la doctrine officielle de l'Eglise par l'approbation des 
conciles (2). 



(1) Mirbt, Die stellung Augustlns in der PuMizistik des grego- 
rianischeii Kirchenstre/ts, Leipzig, 1888. 

(2) Citons, à titre de curiosité, ce point de la doctrine sacramentaire de 
Bernold. 11 admet que l'on accorde Textrême-onction aux enfants en 
danger de mort, mais à condition de réciter des prières quœ sanitatein 
vel vitam œterncnn iiiflrinantibus exoptant, non illas quœ pœnl- 
tentibus indulgeiitlam Implorant. Cette pratique, dit-il, n'est guère 
en usage, mais elle pourrait s'étendre. Notons que le De Sacramentls 
m.orieiitlum infantum, P. L., t. CXLVIII, col. 1271-1276, où nous 
trouvons exposée cette opinion, n'est peut-être pas de Bernold. 



CONCLUSION 



Si nous embrassons d'un seul coup d'œil l'œuvre de 
Bernold, il s'en dégage une grande idée : Bernold a 
cherché par tous les moyens possibles à faire reconnaître 
le pouvoir absolu du pape. î^ous avons pu constater, par 
les oppositions nombreuses que rencontra Grégoire VII 
chez les évêques et les princes, combien cette autorité 
était encore peu ferme au xi® siècle. Dans la pratique 
surtout, les évêques et les rois supportaient assez diffici- 
lement les prétentions du successeur de saint Pierre, 
comme eux évêque et roi. Bernold, qui était moine et 
moine bénédictin tout dévoué à la cause du pape, aida 
à affermir cette souveraineté. Comme toute la Tradition 
l'avait fait avant lui, il affirma la dépendance des évêques 
vis-à-vis du souverain pontife; puis, surtout, il formula, 
à la suite de Grégoire YII, la théorie du pouvoir absolu 
sur les rois et les empereurs considérés comme princes 
temporels. Bernold revint à cette question dans presque 
tous ses écrits; et, quelle que soit la valeur de ses argu- 
ments, il a contribué, pour une bonne part, à la diffusion 
de ces idées, qui devaient aboutir avec Innocent III à la 
conception grandiose d'un pape chef suprême de toute la 
chrétienté et de tous les royaumes. 

Une autre théorie, qui devait avoir des destinées 
célèbres et que Bernold a patronnée, est celle de la ré- 



— 114 - 

pression de l'iiéré.sie par la force. Elle sorfc^ pour ainsi 
dire, logiquement de la précédente. Sous l'influence de la 
doctrine augustinienne, Bernold fut un des premiers, dans 
la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, à soutenir qu'il était 
licite, bien plus, méritoire de combattre l'erreur les armes 
à la. main, et, si la liberté de l'Eglise le demandait, de 
condamner les hérétiques à la peine de mort : principes 
qui aboutiront pi us tard àlTnquisition. Cependant Bernold 
a émis ces maximes rarement et d'une façon assez brève. 

Quant à sa doctrine* sacramentaire, elle n'a rien de per- 
sonnel. Elle nous fait assister à ce recul de la théologie 
revenant sur des problèmes élucidés depuis longtemps par. 
saint Augustin, et, à ce titre, elle est intéressante; mais 
l'auteur n'a pas su dégager des nombreux textes dont il 
se sert une idée fondamentale qui, à l'aide de la réflexion, 
lui aurait fait atteindre la vérité. Disons-le, Bernold n'a 
pas été assez indépendant. Il n'a pas su assez penser par 
lui-même i)our vaincre les difficultés qu'il rencontrait dans 
les textes des Pères de l'Eglise, et ainsi sa marche a été 
ralentie. 

]!^otons, enfin, que de toutes les preuves invoquées par 
Bernold pour établir ses thèses, l'argument de Tradition 
est celui auquel il attache le plus d'importance et auquel 
il donne le plus de développement. Saint Augustin et feaiut 
Jérôme, en particulier, sont les deux Pères auxquels 
il a le plus souvent recours. Bernold n'a pas. toujours 
bien compris les textes dont il se servait, et, ce qui est 
plus grave, très souvent il use des fausses décrétales. Ces 
restrictions, que l'on peut aussi appliquer aux arguments 
d'Ecriture Sainte, nous permettent d'apprécier à leur juste 
valeur les théories qu'il soutient. 

Telle est la j)art de Bernold dans l'œuvre théologîque 



— 115 — 

du XI® siècle. Il faut la juger par l'époque elle-même. Il 
lie fut pas un génie, mais ce fut un homme de talent dont 
l'histoire doit garder le nom. 



Li. J. C. 



ADDITIOîî^ 



P. 7, ligne 25. Hurter pense que Bernold est Fauteur 
du De vitanda eœco^nmunicatorum commiinione publié par 
Diimmler, M. G. Lih., t. III, p. 597-602 ; et il cite certains 
critiques récents qui lui attribuent le fameux Micrologus, 
P. L,, t. OLI, col 974-1022. Il affirme, en outre, que dans 
le De eoccommunicatis mtandis Bernold a emprunté bien 
des passages à Hincraar. Of. Hurter, Nomendator Utera- 
rius theologiœ catliolicœ, 3® édi,, Inspruck, 1903, t. I, col. 
1034-1038. 



bi 



TABLE DES MATIERES 



PAGES 

Introduction v 

Chapitre I. — L'Auteur ... 1 

§ I. — Yie, œuvres 1 

§ II. — Importance 8 

Chapitre II. — Le Célibat ecclésiastique .... 13 
§ I. — L'état du clergé au xi^ siècle. — Les 

mesures des papes 13 

§ IL — Intervention de Bernold. — Contro- 
verse avec Alboin 18 

§ III. — Eemarques : Le 3® canon du concile 
de Mcée. — L'épisode de Paphnuce. 

— Les diacres de Sicile. — L'argu- 
ment d'Ecriture Sainte . 28 

Chapitre III. — La Simonie et les Investitures 35 
§ I. — La vente des charges ecclésiastiques. 

— Les décrets des papes 35 

§ II. — Bernold justifie ces décrets. — Sa 

lettre à Paulin de Metz 38 

§ m. — Eemarques : Valeur des arguments de 
Bernold. — Le problème soulevé par 

la lettre à Paulin 46 

Chapitre lY. — Les Mesures disciplinaires. 



— H8 — 

— Excommunication et déposition. — Leur 

légitimité 49 

§ I. — Les faits 49 

§ II. — Légitimité des mesures du pape 51 

I. — Le pape peut excommunier et 
déposer les évêques et les rois. . 51 

II. — Grégoire VU s'est conformé 

aux règles de la procédure 60 

§ III. — Eemarqiies : Les arguments de Bernoîd. 

— Leur originalité. — Leur valeur : 
les fausses decrétales; insuffisance des 
preuves d'Ecriture Sainte ; erreurs 
historiques. 65 

Chapitre V. — Les Mesures disoiplinaiees 
fsuitej. — Excommunication et déposition. 

'^^— Leurs suites 75 

Première Partie. — Les relations avec les 

excommuniés 75 

§ I. — Le cas de conscience 75 

§ II. — La solution de Bernold. — Béfènse 
absolue de communiquer avec les ex- 
communiés 77 

§ m. — Eemarques : Le décret du pape Oalixte. 

— L'adoucissement de la loi par 
Grégoire YII. — Eésultats des me- 
sures prises par Grégoire VII 82 

Deuxième Partie. — La répression des excom- 
muniés 86 

§ I. — L'appel à la force armée. — Les récrimi- 
nations ^Q 

§ II. — Bernold approuve et justifie ces me- 
sures de rigueur 88 



— 119 - 

§ III. — Eemarques 90 

Chapitre Yl. — L:^.s Sacrements des excom- 
muniés 93 

§ I. — I^ouveau cas de conscience 93 

§ II. — Les solutions diverses présentées par 

Bernold 95 

§ III. — Eemarques : Les hésitations et les 
contradictions de Bernold. — Les in- 
fluences qu'il a subies; Saint Augustin 104 

Conclusion 113 

Addition 116 



SAINT-ETIENNE 

Imprimerie de l'Institution des Sourds-Muets 

40, Eue Franklin, 40